Spécial législatives libanaises 2018

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Liban

Tripoli : le « talisman » et le « regard divin » se substituent aux programmes électoraux

Législatives 2018 - Circonscriptions

La capitale du Nord appelée à trancher en matière de leadership sunnite.

03/05/2018

À l’instar de nombreuses circonscriptions où l’on annonce des batailles électorales féroces, à Tripoli-Minié-Denniyé, la compétition entre les huit listes en présence sera tout aussi acharnée, mais surtout décisive en matière de leadership sunnite. Car c’est du cœur de la capitale du Nord, berceau du sunnisme par excellence, qu’ont émergé plusieurs chefs de gouvernement, une tradition sur laquelle continuent de tabler certains candidats en lice.
C’est à Tripoli où la liste parrainée par l’actuel Premier ministre, Saad Hariri, est appelée à croiser le fer avec celle de l’ancien chef de gouvernement Nagib Mikati, qui a toujours l’œil sur le Sérail.
Face à ces deux listes dites fortes, deux autres sont parrainées par de grandes figures de la ville : l’ancien ministre Achraf Rifi, qui a construit son nouveau profil politique sur la base de son opposition farouche au Hezbollah, et par ricochet à Saad Hariri, accusé d’avoir conclu une trêve avec le parti chiite, et Fayçal Karamé, fils de l’ancien chef de gouvernement Omar Karamé, et qui de ce fait peut également prétendre, théoriquement du moins, au poste de Premier ministre.
Quatre autres listes se sont également incrustées dans la compétition, dont une liste formée par l’ancien député Misbah Ahdab (la liste de « La décision indépendante »), deux listes dites indépendantes, dont une proche du camp du 8 Mars (la liste de « La décision du peuple »), et une huitième liste formée par la coalition nationale de Koullouna Watani, avec des candidats issus de la société civile.


(Lire aussi : Chouf-Aley : Wahhab constate-t-il (déjà) son échec ?)


En dépit d’une série d’incertitudes entourant ce scrutin – dont les pronostics sont rendus difficiles avec les nouvelles technicités de la loi et en présence d’une pléthore de candidats (75 pour l’ensemble de la circonscription) dont plusieurs nouveaux venus sur la scène –, quelques tendances se dessinent : tout d’abord le fait que la lutte la plus acharnée aura clairement lieu entre les listes de MM. Hariri et Mikati qui ambitionnent respectivement de reprendre le leadership de la rue tripolitaine. Des percées plus ou moins grandes de la part des autres listes sont également à prévoir, ainsi qu’une série de surprises, comme l’augurent des sources tripolitaines et certains experts électoraux.
L’argent électoral, qui a de tout temps était déterminant à Tripoli, une ville aux nombreux quartiers populaires rongés par la pauvreté et le chômage, semble être une fois encore le catalyseur qui pourrait faire pencher la balance en faveur des plus gros payeurs.
À voir l’abondance des affiches électorales et photos de candidats placardées sur les murs et façades des immeubles de la ville, on pourrait presque deviner la largesse consentie à cette pratique par les uns et les autres. Si le nombre des bureaux électoraux a relativement baissé en comparaison aux années précédentes, les services rendus ont par contre augmenté de manière exponentielle, comme en témoignent des sources concordantes proches de certaines machines électorales, mais aussi un échantillon d’électeurs qui racontent spontanément la « générosité des aides » accordées par Nagib Mikati et Saad Hariri.
À Bab el-Tebbané notamment, la période des élections est sans aucun doute « une saison lucrative dont il faut profiter ». Par conséquent, parler de « volonté de brader sa voix » sans en faire un cas de conscience fait désormais partie de la culture locale. « À celui qui paye le plus » est le leitmotiv qui revient en force sur les bouches dans les quartiers populaires.


(Lire aussi : Beyrouth II : bataille entre pôles du pouvoir et profusion de listes)


Jusqu’à 3000 dollars la voix
Certes, on continue ici et là d’afficher ses affinités politiques pour l’un ou l’autre candidat. On évoque les « liens affectifs » ou la « fidélité aveugle » qui guideront les choix de certains. Mais la Bourse du prix des voix – on parle de sommes qui varient entre 1 000 et 3 000 dollars pour ceux qui viendront voter à la dernière minute – et l’ampleur des services offerts font partie intégrante de ce marchandage global.
On raconte même que certains relais électoraux (des personnes influentes recrutées par les machines électorales) ont déjà retenu les cartes d’identité d’un large nombre d’électeurs pour s’assurer de leur fidélité le jour du scrutin, même si le secret du vote devrait être, cette fois-ci, garanti avec l’adoption des bulletins préimprimés.
Dans une ultime tentative de transcender la culture de l’assistanat qui prévaut durant la période électorale, l’ancien chef de gouvernement Nagib Mikati a évoqué mardi une campagne de « restitution des droits » aux habitants de Tripoli, qui ne sauraient toutefois être « récupérés que par les fils de cette ville ». Il s’agit d’une allusion claire à Saad Hariri qu’il considère comme un « outsider », venu s’implanter politiquement dans une ville dont il n’est pas originaire.


(Lire aussi : A Beyrouth I, des échanges acerbes entre candidats adverses)


Une rockstar
Venu en renfort aux candidats de la liste qu’il soutient et qui, selon une source proche du courant du Futur, « n’ont ni le poids ni le charisme du Premier ministre », Saad Hariri a été accueilli, lors de sa dernière visite dans la capitale du Nord, comme « une rockstar par une foule en délire ».
Alors que les Tripolitains critiquaient, il y a quelques mois encore, la faillite du gouvernement à juguler la crise socio-économique et à plancher sur les multiples maux de la ville, « on assiste aujourd’hui à une hystérie collective dès l’apparition de Saad Hariri », commente encore cette source.
Que cette attitude provienne de l’effet combiné du talisman contre le mauvais œil (kharzé zarka), qui dit-on a été très bien accueilli par la classe populaire, et du « besoin viscéral de se reconnaître en une figure sunnite emblématique à l’instar des chiites qui ont la leur (Hassan Nasrallah) », comme le note Nawaf Kabbara, professeur de sciences politiques à l’Université de Balamand, le changement soudain de l’humeur chez une partie des Tripolitains est notoire.


(Lire aussi : Législatives libanaises : Des élections pour quoi faire ?)


 « La perception collective ne table pas sur ce qui est utile et inutile, mais sur la symbolique », dira la source précitée qui laisse entendre que ce n’est pas un programme électoral attrayant qui mobilisera. Pour Nawaf Kabbara, qui constate que les discours politiques de part et d’autre n’évoquent ni de près ni de loin les réformes et les projets de développement dont Tripoli et le Nord ont tant besoin, l’heure n’est pas aux grands discours réformateurs mais « à tout ce qui fait vibrer les cordes sensibles ».
C’est sur un registre puisé là aussi dans le symbole que répondra à Saad Hariri l’un des colistiers de Nagib Mikati, lors d’un important meeting électoral, en déclarant : « À ceux qui disent aux Tripolitains que c’est le talisman qui les protège, nous leur disons que pour nous, c’est le regard de Dieu qui le fait. »


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Nagib Mikati s’exprimant mardi devant une foule de sympathisants, lors d’un meeting électoral. Photo ANI

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Jeanine JALKH | OLJ

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