Liban

Le coup d’État manqué en Turquie et ses conséquences sur la guerre en Syrie

Décryptage
18/07/2016

Depuis vendredi dans la nuit, les médias ne parlent plus que de la tentative de coup d'État avorté en Turquie. Après l'enchaînement des faits, place aux commentaires et aux analyses. Il y en a pour tous les goûts et toutes les tendances. Certains accusent même le président Erdogan d'avoir imaginé ce scénario pour pouvoir effectuer des épurations et des rafles dans les rangs de ses opposants.

Mais comme il n'y a pas encore d'indice concret appuyant ces supputations et d'autres, on peut simplement à ce stade tirer quelques conclusions : d'abord, il est clair qu'il ne s'agissait pas vraiment d'un coup d'État, mais plutôt d'une rébellion au sein de l'armée, puisqu'il est apparu qu'une partie seulement des troupes turques étaient impliquées dans l'opération, notamment l'armée de l'air. Ce qui pourrait expliquer la position qualifiée d'ambiguë de l'administration américaine, qui dispose d'une base aérienne à Ingirlik en Turquie et qui aurait peut-être eu vent des préparatifs, sans pour autant appuyer l'opération. Deuxièmement, le plan du soulèvement n'avait pas été sérieusement mis au point, parce que même dans les années 60 et 70, période riche en coups d'État dans la région, les putschistes savaient déjà qu'il est impératif de commencer par contrôler les centres névralgiques du pouvoir, mais aussi les médias. D'autant que c'est grâce à ceux-ci qu'Erdogan a pu mobiliser les foules pour se protéger. Enfin, les partis de l'opposition et en particulier les Kurdes auxquels Erdogan mène une guerre sans merci dans les régions sud du pays ne se sont pas empressés d'appuyer les putschistes. Au contraire, ils ont condamné l'opération et déclaré leur appui aux institutions démocratiques.

Le premier résultat de ce coup d'État manqué s'est traduit par les fortes représailles du président turc contre ceux qui sont soupçonnés d'avoir participé ou contribué d'une manière ou d'une autre au soulèvement. Les rafles et les arrestations se sont multipliées au sein du corps judiciaire et de l'armée. Deux jours après la nuit mouvementée de vendredi à samedi, la tension reste grande dans le pays. Quelle que soit la version finale qui sera donnée de cet événement, il aura forcément des conséquences sur l'ensemble de la région, en raison du rôle central de la Turquie dans plusieurs crises qui secouent le Moyen-Orient. Selon un spécialiste libanais des questions turques, la première conséquence de cette opération sera le changement des priorités du régime turc. Désormais, il sera plus occupé à l'intérieur pour pouvoir trop intervenir dans les dossiers régionaux. La restructuration de l'armée créera forcément un malaise au sein de celle-ci et la rendra moins motivée pour combattre Daech et ses semblables, pour se concentrer sur les foyers de rébellion potentiels dans ses rangs et sur les opposants au régime. D'ailleurs, aussi bien le président que le Premier ministre ont qualifié les auteurs du coup d'État manqué de « terroristes », montrant bien où se situe désormais leur priorité. Cette attitude, dans l'urgence de l'action, pourrait bénéficier à Daech à l'intérieur de la Turquie, mais elle devrait aussi pousser le régime turc à se désengager du dossier syrien pour se consacrer à ses problèmes internes où l'éventail de ses opposants est en train de s'élargir. Erdogan est en effet engagé dans une lutte féroce contre les Kurdes, un peu moins contre les alaouites, et maintenant il veut « purger » sa propre armée.


(Lire aussi : « C'était le chaos, les voyageurs étaient livrés à eux-mêmes »)

 

Après les pressions russes et les relations en dents de scie avec les Américains, le président turc, qui avait plus ou moins amorcé un virage dans son attitude à l'égard de la Syrie, sera désormais contraint de réfréner son élan en direction de la chute du régime syrien. Il a déjà mis un bémol à sa volonté de créer « une zone tampon » dans le nord de la Syrie. Mais là, il pourrait aller encore plus loin, dans le sens de la suspension des aides fournies aux différents groupes de l'opposition syrienne via la frontière avec la Syrie. Ce qui serait forcément un coup dur pour cette opposition dans toute sa diversité, sachant que depuis la reprise de Qousseir par les forces du régime syrien et le Hezbollah ainsi que la bataille du Qalamoun, les armes et les combattants ne peuvent plus affluer du Liban vers la Syrie. De même, la Jordanie reste très prudente dans l'ouverture de ses frontières aux combattants de l'opposition. La frontière irakienne est en principe ouverte, mais les combats s'en rapprochent et Daech est en train de perdre du terrain dans ce secteur.

Le coup d'État raté en Turquie devrait donc avoir une conséquence directe sur le dossier syrien, dans la mesure où les Turcs ne seront plus aussi impliqués aux côtés de l'opposition multiple ni dans leur volonté de faire tomber le régime Assad. Ce qui, à son tour, pourrait avoir des conséquences sur la position de l'Arabie saoudite qui se retrouvera toute seule dans sa position extrême (le ministre saoudien des Affaires étrangères est l'une des rares personnalités à réclamer encore ouvertement le départ d'Assad « de gré ou de force ») contre le régime et avec l'opposition, sans plus pouvoir envoyer facilement hommes et armes vers la Syrie. Le royaume wahhabite maintiendra-t-il sa position ou bien cherchera-t-il à l'alléger ? Le Liban pourrait-il bénéficier de ce nouveau contexte pour parvenir enfin à un accord sur le dossier présidentiel ? Autant de questions dont les réponses pourraient ne pas tarder.

 

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Hitti arlette

Le bilan du coup d etat foiré et bien manigancé de la part d un president , despote - islamiste , est lourd . Des dizaines de morts et des milliers de generaux et magistrats ecroues . Peut on imaginer ume armee sans queue ni ( surtout ) sans tete ? Voila les planifications - combines du chef turc . Se debarrasser de tous ceux qui le contrarient ou meme ceux en qui il a des soupcons ou des simulacres de doute . Le sultan cherche le nirvana dans l exercice de ses fonctions mais .... . Va t il y arriver ? Sur que non . Affaire a suivre passionnement .

RE-MARK-ABLE

Scarlett n'écrit pas seulement des articles , elle sent la direction du vent et avec le courage qui ne lui fait jamais défaut, elle s'engage et rend ceux qui comprennent encore plus intelligents .

erdo est sur les rotules , il s'en est sorti cette fois ci , mais l'avertissement sera reçu, et à supposer que ce coup ait été fait par ses propres soins , il l'a fait pour nettoyer ses écuries qui ont été mises à mal à cause d'une politique qui l'a poussé à servir les occidentaux en croyant à un certain résultat qui n'est pas venu .

C'est le jeu de celui qui voyant le vent tourner , décide de raser la table avant que la bourrasque ne le fasse à sa place .
Assurément ce coup est un coup à une "ancienne politique" qui n'aurait pas fonctionné.

erdo parle d'éradiquer le virus qui se métastase dans le corps turc , pour cela un dicton dit bien celui qui tue par les bactéries salafisteswahabotes mourra par le virus de la résistance .

Proverbe datant du temps des croisés.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UNE ANALYSE COMME TANT D,AUTRES... TRES CHERE MADAME SCARLETT HADDAD... CA POURRAIT ETRE EXACTEMENT LE CONTRAIRE DE TOUT CE QUE VOUS DITES... LA CUISINE INTERNE DE CE MET MAL PREPARE ET MANQUE ETANT LA PLUS GRANDE PROBABILITE !

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