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Liban

Mounir Chamoun, père libanais de la psychanalyse, n’est plus

disparition
OLJ
11/06/2016

Le Liban a perdu hier l'une de ses plus brillantes figures du monde universitaire, l'un des principaux piliers de la psychanalyse dans le pays. Mounir Chamoun s'est éteint hier à Paris à l'âge de 82 ans des suites d'une longue maladie. Né le 27 février 1934, à Deir-el-Qamar, il a marqué de son empreinte de nombreuses générations d'étudiants qui se sont engagés sur la voie de la psychothérapie et de la psychanalyse.
Après des études à l'ancienne École supérieure des lettres de Beyrouth, il obtient un doctorat en psychologie à l'Université Lyon II. Il devient par la suite membre de la Société psychanalytique de Paris et de l'Association psychanalytique internationale. De retour à Beyrouth, il enseigne la psychologie et la psychanalyse à l'École supérieure des lettres puis à la Faculté des lettres et des sciences humaines de l'Université Saint-Joseph. Vice-recteur de l'USJ en 1995, il crée en 1996 « l'Université pour tous ». En 1980, il fonde avec plusieurs collègues la Société libanaise de psychanalyse et crée en 2000 le Cercle d'études psychanalytiques. Il a été pendant plusieurs années rédacteur en chef de la revue académique Travaux et Jours de l'USJ.

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À la mémoire d'un grand humaniste du Liban
Antoine COURBAN

Tout en lui évoquait le Liban qu'il aimait. Sa chevelure aussi blanche que la neige des hauts sommets. Son regard aussi doux que la brise marine du soir, lorsqu'à l'heure du couchant la Méditerranée, au large de nos côtes, s'embrase de la pourpre de Tyr.
Il faisait partie intégrante du paysage universitaire, psychothérapeutique, intellectuel, culturel, académique, littéraire, de la société libanaise dont il était, à la fois, un des plus beaux fleurons et son plus fin connaisseur. Pionnier de la psychanalyse au Liban et dans le monde arabe, il n'a cessé de se pencher sur les multiples aspects de la tragédie humaine dans cet Orient tourmenté, durant sa longue carrière de psychanalyste et d'humaniste à l'esprit universel.
On le croyait perpétuel comme le cèdre du Liban. Son sourire d'une grande affabilité cachait mal un caractère trempé dans l'acier. Son énergie inépuisable face à l'effort, sa résistance aux épreuves les plus douloureuses, son incroyable résilience aux défis de la vie, son amour immodéré pour l'application au travail bien fait et toujours recommencé, sa discrétion proverbiale, sa fidélité en amitié faisaient l'admiration de tous ceux qui ont eu le privilège de l'approcher.
Des générations d'étudiants savaient qu'il était « le » Maître, car Mounir Chamoun n'était pas un expert en pédagogie, il était naturellement pédagogue. Comme tous les humanistes, il se sentait solidaire de tous les hommes, passés, présents et à venir. Tous ceux qui ont eu la chance de suivre ses leçons le sentaient et le savaient. Mounir Chamoun aimait partager son savoir avec abnégation, et non l'étaler.
Le monde académique vient de perdre une de ses plus lumineuses figures ; un des représentants les plus brillants de l'érudition ; un esprit universel qui alliait le savoir scientifique le plus rigoureux à l'humanisme le plus ouvert et le plus authentiquement articulé.
La société libanaise et, à travers elle, le monde arabe de la culture lui demeureront redevables pour de nombreuses générations à venir. L'heure aujourd'hui est à la tristesse, celle de ne plus voir ce beau visage, de ne plus entendre cette voix si douce, de ne plus écouter cet esprit si clair. Demain, des générations de chercheurs seront nécessaires pour faire le bilan de ce que nous lui devons.
Jusqu'à son dernier souffle, ce citoyen exemplaire n'a cessé de mettre tout son talent au service de la recherche du bien commun. Sur son lit de mort, il préparait une vision sur le rôle de l'éducation dans le Liban de demain. Quand ses étudiants lui demandaient : « Pourquoi êtes-vous encore au Liban à votre âge ? » il répondait invariablement : « C'est parce que vous êtes là et c'est ce qui fait que je peux être utile. »
Le Liban vient de perdre un de ses cèdres ; mais l'essence du cèdre est imputrescible. La mémoire de Mounir Chamoun fécondera encore, et pour longtemps, les générations futures du pays du Cèdre.


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Départ d'un pionnier
David SAHYOUN
Psychanalyste

L'annonce du décès de Mounir Chamoun nous a laissés, collègues, amis, étudiants, analysants, dans une tristesse immense.
Étudiant en psychologie, j'ai connu Mounir alors qu'il enseignait à l'École supérieure des lettres de Beyrouth. Avec mes camarades, je partageais une grande admiration non seulement pour sa profonde connaissance des auteurs et des matières mais aussi pour sa culture, sa finesse d'analyse et d'associations ainsi que pour son humour qui lui permettait de mettre une distance subtile avec son sujet. Cette admiration n'a jamais failli jusqu'aujourd'hui. Petit exemple : jeune étudiant, je l'avais entendu un soir expliquer l'importance du pénis dans nos familles traditionnelles libanaises en traduisant en français la fameuse exclamation d'une mère béate devant l'appareil génital de son fils : « Que ton pigeon m'enterre ! » Le public était écroulé de rire, mais de ce rire provoqué par une parole intelligente et vraie. Mounir savait bien que les mots d'esprit qu'il maniait si bien étaient révélateurs d'une sagesse, d'une poésie et d'une pensée libératrices.
Pionnier de la psychanalyse au Liban, il l'a été pour toute ma génération et pour tant d'autres. Dans ses cours, ses conférences, ses écrits, sa parole exprimait une vérité, celle de la subjectivité, celle de l'inconscient. C'est pourquoi il parvenait à émouvoir, à faire réfléchir, à provoquer parfois, réussissant toujours à rendre ses lecteurs ou son auditoire plus intelligents, plus ouverts à la compréhension de ce psychisme enfoui qui nous donne parfois le sentiment d'être étrangers à nous-mêmes.
Par son enseignement, ses cours, ses séminaires et ses innombrables interventions publiques et privées, il fut véritablement pionnier dans la transmission de la théorie, la pratique et la clinique psychanalytiques. Membre de la Société psychanalytique de Paris, cofondateur de la Société libanaise de psychanalyse, il contribua à la formation de générations de psychanalystes et de psychothérapeutes dont une partie comprit la nécessité d'une désidéalisation de la figure d'un « maître », condition pour devenir un analyste libéré et libre, inventeur, créateur d'une pratique singulière dans le respect d'une indispensable éthique personnelle.
Vice-recteur à la recherche, directeur des recherches doctorales et de publications, fondateur de l'UPT, auteur de nombreux écrits rédigés avec un grand talent d'écrivain, organisateur des journées d'études psychanalytiques annuelles, Mounir fut dans son domaine un fondateur, un innovateur original et surtout un travailleur acharné qui se contentait de quatre heures de sommeil par nuit afin d'assumer avec excellence ses responsabilités et se tenir à jour des nouvelles parutions et publications. Et cela jusqu'au bout, jusqu'à ces dernières semaines, malgré des ennuis préoccupants de santé.
Si comme l'écrit Montherlant « ce qui est effrayant dans la mort de l'être cher ce n'est pas sa mort, c'est comment on en est consolé », ma consolation sera de garder dans mon cœur et dans mon esprit l'image d'un homme envers qui, et en dépit de défaillances, j'aurai toujours de la reconnaissance, de l'estime et une grande amitié.

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Sabbagha Antoine

Paix pour son âme . Mounir Chamoun était une personne rare par sa logique d’analyser et de critiquer et d’observer au nom de la psychanalyse qu’il maitrisait si bien .

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