Liban

L’infirmière est l’avenir du médecin (suite)

La psychanalyse, ni ange ni démon
27/05/2016

Nous avons vu la semaine dernière comment, comme le dit Didier Sicard, « les échographies, les scanners, les endoscopies, les scintigraphies ont confisqué la relation soignant/soigné à leur profit ». Du coup, le corps infirmier devient le seul corps soignant qui s'occupe du corps du patient. Avant que la technique n'envahisse tout, le médecin prenait le soin d'ausculter et de palper son patient. Aujourd'hui, seuls les infirmières et les aide-soignants le font. Le bain que donne par exemple l'aide-soignant au patient établit un lien d'une grande qualité entre eux. En psychiatrie hospitalière, l'infirmier et l'aide-soignant sont à l'écoute du patient mais aussi de son corps. Ce lien de type maternel permet au patient d'exprimer beaucoup de choses qu'il n'aurait pas pu dire autrement.
L'exemple qui suit dénote la puissance des identifications que subissent les infirmiers dans leur présence quotidienne, de 7h00 à 19h00.
Il y a dix ans, en 2006, nous venions d'ouvrir notre service de psychiatrie à l'hôpital Mont-Liban. J'avais du mal à expliquer au personnel le mécanisme de l'identification projective, mécanisme décrit par Mélanie Klein (1882-1960), qui fut le maître à penser de la deuxième génération psychanalytique mondiale. Mélanie Klein décrit ce mécanisme dans la relation précoce mère/nourrisson, à un âge où le nourrisson n'a pas d'identité propre. Une fusion avec la mère caractérise ce temps archaïque.
Nous recevons une patiente psychotique délirante. L'infirmière chef, enceinte au 9e mois, entre dans sa chambre. Assise sur son lit et jouant au tarot, tout de suite, la patiente lui dit :
- « Vous, vous détestez votre mère. »
- Surprise mais pas du tout impressionnée, l'infirmière chef lui répond : « Pas du tout, moi j'aime ma mère. »
- « Vous détestez votre mère, je le vois dans les cartes. »
Arrêtant la discussion, l'infirmière quitte la chambre de la patiente.
Le soir, en rentrant chez elle, sa mère lui ouvre la porte et s'approche d'elle pour l'embrasser. Elle la repousse en lui disant :
« Fous moi la paix. »
Abasourdie, la mère lui dit : « Mais qu'est-ce que tu as ? »
« Ne m'embête pas, je suis très fatiguée. »
À cet instant, l'infirmière chef réalise que son comportement était inapproprié. Elle fait le lien avec ce que lui a dit la patiente le matin à l'hôpital : « La patiente avait raison, je dois détester ma mère. »
Le lendemain, elle me rapporte ce qui s'est passé. Je la rassure : « C'est ça l'identification projective. En vous disant "vous détestez votre mère", la patiente a projeté en vous un sac de haine qu'elle avait en elle contre sa propre mère, et dont elle était tout à fait inconsciente. Elle vous a chargée d'une mission, inconsciente, de porter ce sac, puis de l'ouvrir et de projeter la haine sur votre propre mère. L'opération a réussi parfaitement. »
Complètement inconsciente du mécanisme, l'infirmière chef était persuadée de haïr sa mère. Elle ne pouvait pas penser autrement : « La patiente avait raison, je dois détester ma mère », car le mécanisme de l'identification projective est un mécanisme inconscient. Si notre service ne fonctionnait pas selon les règles de la psychothérapie institutionnelle, soit que dans l'activité quotidienne du personnel auprès des patients, tout avait un sens et que ce sens est mis en évidence par la présence et l'écoute du médecin chef, psychiatre et psychanalyste, l'infirmière chef serait longtemps restée avec la conviction qu'elle détestait sa mère, avec les dégâts que cela aurait entraîné.
On peut constater l'importance et l'étendue de l'activité transférentielle entre les patients et le personnel soignant. Dans ce cas, il a suffi de quelques mots et l'infirmière chef était « contaminée » par la haine de la patiente, et le résultat aurait nui longtemps aux relations entre l'infirmière et sa mère.
Combien de mécanismes pareils régissent les transferts entre les patients et les soignants, et combien à la fin d'une journée, en rentrant chez eux, les infirmiers et les aide-soignants emportent avec eux un grand nombre d'affects qui peuvent leur nuire et nuire à leur relation avec leur famille. Ce psychisme en lutte avec celui des patients et ses effets sur le personnel soignant est totalement méconnu par les directions des établissements hospitaliers. Surtout dans les services de psychiatrie. Il est temps qu'on reconnaisse la valeur du travail du personnel soignant et qu'on les rémunère en conséquence.

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