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Moyen Orient et Monde - Éclairage

Guerre en Syrie : pourquoi la Jordanie a décidé de choisir le moindre des deux maux...

À partir de l'automne 2015, l'évolution des rapports de force sur le terrain et des impératifs stratégiques ont conduit à une réorientation du positionnement de Amman, qui s'est rapproché du régime Assad.

Le président russe Vladimir Poutine lors d’une rencontre avec le roi de Jordanie, Abdallah II, le 2 octobre 2014 à Moscou. Sergei Ilnitsky/AFP

Depuis le début de l'internationalisation de la crise syrienne, la Jordanie est apparue comme un acteur marginal du conflit syrien en raison de son action discrète éclipsée par la dimension « humanitaire » et la politique d'accueil des réfugiés. Pourtant, Amman a assumé un rôle croissant dans le soutien à la rébellion. Dès 2012, elle lui livre les premiers armements, et va progressivement constituer une plate-forme opérationnelle pour le financement, l'entraînement et le transit des armes à l'opposition armée. À l'automne 2015, la monarchie hachémite cependant est rattrapée par les considérations d'ordre stratégique et amorce un tournant majeur dans ses orientations sur le dossier syrien.

Depuis 2012, face à l'intensité du conflit dans le sud de la Syrie, la Jordanie a cherché à contrôler les flux transfrontaliers de réfugiés et de combattants venus du sud de la Syrie pour réduire le risque de déstabilisation politique et de fracture interne. Son intervention dans le conflit syrien s'est adaptée aux évolutions du contexte politico-militaire dans cette région. Cette position qualifiée de « pragmatique » a graduellement conduit à une reconfiguration des rapports entre la Jordanie et les réfugiés syriens qui ont afflué massivement sur son territoire, passant d'une gestion plus ou moins humanitaire de la crise à une gestion sécuritaire à outrance.

Dans une enquête de terrain au cours de laquelle il s'est entretenu, entre autres, avec plusieurs responsables jordaniens, La frontière syro-jordanienne dans le conflit syrien : enjeux sécuritaires, gestion frontalière, Cyril Roussel, géographe et chercheur à l'Institut français du Proche-Orient (Ifpo) à Amman, explique qu'au cours des deux premières années de conflit, la frontière syro-jordanienne constitue une voie de passage protégée pour les populations syriennes civiles qui fuient les combats. Selon le chercheur, « des routes clandestines transfrontalières se sont peu à peu organisées, à partir du mois d'avril 2011. (...) Une coordination entre les gardes-frontières jordaniens et les activistes de la rébellion rendit possible l'arrivée en Jordanie des premiers réfugiés et des blessés(...).


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Entre l'été 2011 et l'été 2013, les combats entre rebelles du Hauran et armée syrienne ont engendré des dizaines de milliers de déplacés à l'intérieur de la Syrie (partis s'installer à Damas ou à Soueida) ainsi que près de 500 000 réfugiés ». Comme l'explique M. Roussel, la prudence jordanienne s'est dès le départ traduite par un contrôle systématisé des réfugiés après leur entrée sur le territoire jordanien, mais sans entraîner la mise en place d'un dispositif de contrôle aux différents points de passages frontaliers. Mais dès le premier trimestre 2013, les autorités jordaniennes adoptent une approche sécuritaire ferme pour juguler le flux de réfugiés en fermant tous les points de passage illicites. L'enjeu sécuritaire est instrumentalisé par les autorités jordaniennes qui mettent en avant le risque d'une infiltration de jihadistes et la nécessité de se prémunir contre le risque d'une déstabilisation de la Jordanie par des réfugiés hautement politisés.

Le durcissement de la politique de gestion sécuritaire des réfugiés syriens n'affectera cependant pas la circulation des dirigeants de l'Armée syrienne libre (ASL) et de ses contingents formés en Jordanie par les États-Unis. Amman a en effet cherché dès l'automne 2012 à étendre son influence dans le sud de la Syrie a travers un soutien actif à l'ASL perçue comme une « force modérée » dans une logique d'endiguement de la progression des jihadistes et d'affaiblissement des forces progouvernementales.

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Dynamiques de terrain
Le territoire jordanien a servi, dès mars 2011, de base arrière et de camp d'entraînement aux groupes rebelles. « Ouvert depuis la Jordanie, le système d'approvisionnement des rebelles du Hauran en matériel militaire et en combattants est longtemps resté un non-dit dans le royaume. Pourtant, dès novembre 2012, les services secrets américains sont chargés de former les premiers combattants syriens sur le sol jordanien (...) Dirigées par les États-Unis et sous le contrôle des services de renseignements jordaniens, ces livraisons d'armes sont destinées aux groupes combattants modérés, c'est-à-dire aux bataillons de l'ASL », toujours d'après M. Roussel.

Néanmoins la pression menaçante des groupes jihadistes, qui enregistrent des progrès fulgurants, essouffle et marginalise l'ASL sur le terrain. L'opposition syrienne décide, dès lors, grâce au généreux soutien des parrains américain, saoudien et jordanien, de concrétiser son projet de nouvelle coalition modérée, incarnée par le Front du Sud, dont l'ambition est de reprendre le contrôle sur la totalité de la région sud. Cette coalition est placée sous le commandement unifié du Centre militaire des opérations (MOC) basé à Amman, dans lequel les États-Unis, l'Europe et les pays du Golfe supervisent conjointement les opérations depuis le territoire jordanien.

 

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À travers le MOC, le Front du Sud s'est doté d'une supériorité logistique qui lui a permis d'engranger des victoires fin 2014 et début 2015. Mais comme le rappelle Cyril Roussel, dans le cadre d'une série d'offensives militaires coordonnées par le MOC, les forces du régime et leurs alliés perdent le contrôle de la principale voie militaire d'approvisionnement au profit des rebelles et se retirent de la frontière jordanienne laissant la région aux mains de l'ASL et des islamistes du Front al-Nosra. Or, explique le chercheur, dès l'instant où les États-Unis, par l'intermédiaire de la Jordanie, suspendent leurs livraisons d'armes et l'assistance logistique aux rebelles du Front du Sud et gèlent les activités du MOC, ces derniers cessent d'opérer et les bases territoriales du Front al-Nosra se trouvent renforcées.

Services secrets
Avec l'internationalisation de la crise syrienne, la Jordanie a été soumise à des impératifs contradictoires. D'un côté, la nécessité d'endiguer le « péril islamiste » dans le sud de la Syrie, en appuyant des groupes dits « modérés », ce qui ne semblait en rien contredire son soutien au Front al-Nosra dans le Nord. De l'autre, elle a coordonné avec les partenaires stratégiques occidentaux et du Golfe, tout en préservant des liens étroits avec Moscou, principal allié de Damas, et sans jamais courir le risque d'une rupture définitive avec un régime qui a la même perception du problème « islamiste ».

 

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Mais face aux évolutions décisives dans le sud, Amman est sortie de l'ambiguïté et entamé un rapprochement officieux avec Damas, apparu comme le dernier rempart contre l'effondrement généralisé. Ce changement est balisé par la décision d'une coordination militaire entre Amman et Moscou, dont l'intervention dès septembre a modifié la donne. La Jordanie apparaît dès lors favorable « à un retour du régime dans le Sud de la Syrie qu'à une situation qui échapperait à tout contrôle et qui risquerait de déboucher sur une perte de territoires au profit des jihadistes. Au final, après bientôt cinq années de conflit, Amman ne semble pas souhaiter la chute du régime de Bachar el-Assad et les services secrets des deux pays pourraient bien reprendre leur coopération », note Cyril Roussel.

 

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Depuis le début de l'internationalisation de la crise syrienne, la Jordanie est apparue comme un acteur marginal du conflit syrien en raison de son action discrète éclipsée par la dimension « humanitaire » et la politique d'accueil des réfugiés. Pourtant, Amman a assumé un rôle croissant dans le soutien à la rébellion. Dès 2012, elle lui livre les premiers armements, et va...

commentaires (3)

IL FAUT NOTER QUE LES ETATS UNIS ONT SUSPENDU LES LIVRAISONS D'ARMES AUX REBELLES... "CONNIVENCE"... QUI PEUT ENCORE TE RENIER ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

10 h 25, le 11 février 2016

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Commentaires (3)

  • IL FAUT NOTER QUE LES ETATS UNIS ONT SUSPENDU LES LIVRAISONS D'ARMES AUX REBELLES... "CONNIVENCE"... QUI PEUT ENCORE TE RENIER ?

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 25, le 11 février 2016

  • Il est sage ce roi. Il comprend vite d'où peut surgir son malheur. Il devrait donner des conseils à ses ex alliés terroristes modérés de se rendre au héros Bashar.

    FRIK-A-FRAK

    09 h 16, le 11 février 2016

  • "Au final, Amman ne semble pas souhaiter la chute du régime de Bachar el-Assad, et les services secrets des deux pays (pourraient bien reprendre) ont repris leur coopération." ! Rien d'étonnant, de la part de deux "agents".... impérialistes patentés : L'un descendant de Hachémites pro-Mandat Anglais, et l'autre descendant de nouSSaïrîs pro-Mandat Français !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    05 h 51, le 11 février 2016

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