Liban

Les rossignols du camp de réfugiés de Bourj el-Barajneh

Société

Au cœur du camp palestinien, au sud de Beyrouth, se niche un paradis caché, où des jeunes artistes sont formés. Parmi eux, Lara, 15 ans, à la voix envoûtante, se démarque par son talent. Reportage.

07/07/2015

Les ruelles du camp de Bourj el-Barajneh sont très encombrées. Entre les nœuds de câbles qui pendent dans le ciel, les maisons et immeubles entassés qui tombent en ruine, l'incessante traversée des mobylettes, vélos et minibus qui peinent à avancer sur le sol boueux des petites rues étroites, le regard se perd. Mais cette image désolante de la vie des réfugiés palestiniens serrés dans leur kilomètre carré, qui luttent chaque jour pour leur propre survie, reflète une partie seulement de la réalité. Abou Youssef, la cinquantaine, à la démarche toujours pressée, présente le camp qu'il connaît comme sa poche sous un tout autre jour. « Son camp », comme il aime à dire, vit aux couleurs de la Palestine et croit en sa jeunesse. Dans ce véritable labyrinthe, des jeunes étudiantes rient aux éclats, des membres de l'équipe de football du quartier, épuisés, sortent d'un entraînement, un groupe d'enfants s'affairent à façonner des masques en argile pour une future pièce de théâtre. Pour Abou Youssef, lui-même père de trois enfants, les habitants du camp n'ont pas attendu de recevoir de l'aide extérieure pour se prendre en main à travers l'éducation de sa jeune génération. À l'image de ce temple caché, chasse gardée de notre guide aux mille fonctions : le centre Palista pour les arts populaires et la culture.

Dénicheurs de talents
L'immeuble vide, aux fenêtres non vitrées, semble à l'abandon. Pourtant, il fait office depuis trois ans de conservatoire. Ce dernier, qui a vu le jour grâce à un bienfaiteur palestinien, est le poumon de la jeunesse qui s'exprime. À sa tête, un musicien et ancien matelassier, Moustapha Zemzem, la quarantaine. Installé dans le canapé de son modeste bureau, il explique, narguilé à la main : « Nous accueillons et formons des jeunes de tous les camps palestiniens, de Bourj el-Barajneh, de Aïn el-Héloué et de Nahr el-Bared. Notre but est de faire éclore les jeunes talents des camps, pour qu'ils aillent le plus loin possible. » Avec son ami et collègue de toujours, Abou Youssef, ils font la promotion des jeunes via des vidéos postées sur YouTube.
Lorsque le premier compose la musique, le second écrit les paroles des chansons. Une particularité réunit leurs compositions : toutes sont tournées vers la Palestine. C'est qu'ils veillent tous deux à garder un lien entre la jeune génération et l'histoire, la culture et l'identité de leur terre d'origine. « L'apprentissage comprend des chants patriotiques, la dabké, danse emblématique de la Palestine, mais aussi la culture générale », explique Moustapha Zemzem, qui déplore le fait que « les générations actuelles ne connaissent pas les grandes figures intellectuelles comme Fadwa Taoukan, Mahmoud Darwiche, ou encore Ghassan Kanafani ». Or, insiste-t-il, « un peuple qui perd sa culture n'a aucun avenir ».

 

 

Lara, la perle du camp
« Elle sera la Fairouz de la Palestine ! » annonce fièrement Moustapha Zemzem, en posant sur sa fille un regard attendri. La jeune prodige, qui arbore la tenue palestinienne traditionnelle, s'appelle Lara. Âgée de quinze ans, elle vit depuis toujours dans ce camp. Titulaire d'un brevet, elle a pris une année sabbatique pour se consacrer essentiellement au piano et à l'étude de l'anglais.
C'est à trois ans que Lara a commencé à chanter, s'entraînant avec une troupe de chanteurs que son père a formée il y a une dizaine d'années. À douze ans, son destin bascule. Elle interprète en duo « Raconte-moi grand-père » avec l'icône libanaise Wadih el-Safi, grâce aux connexions de son père. « C'est mon chanteur préféré car il aimait les Palestiniens », précise en souriant la jeune fille aux cheveux soigneusement tirés et aux yeux pudiquement maquillés. « Wadih el-Safi, que Dieu ait son âme, m'avait demandé de faire un pèlerinage à Bethléem, car il est chrétien. Je suis musulmane mais je n'ai pas hésité à le faire. Je suis entrée dans l'église, j'ai allumé un cierge et pris quelques photos pour les lui montrer en rentrant au Liban », raconte la jeune fille. Aujourd'hui, c'est avec le chanteur Mouïn Chreif qu'elle enregistre une chanson sur Jérusalem, « sur la promesse du retour sans distinction de confessions », poursuit-elle avec un optimisme très enjoué.

Avant tout, la Palestine
« J'aimerais chanter exclusivement pour mon pays et devenir une icône de la chanson engagée, affirme Lara, au milieu de la salle principale dont les murs sont tapissés des grandes figures arabes et palestiniennes. La première fois que j'ai mis les pieds en Palestine, je n'ai pas cessé de pleurer. J'ai visité Ramallah, Ariha (Jéricho), Bethléem et Akka. J'y retournerai. C'est écrit dans le Coran qu'on reviendra un jour en Palestine. » « Malgré les difficultés de notre vie quotidienne, c'est comme si je vivais en Palestine, ici, avec notre peuple et ma famille. Je suis née au Liban mais je me demande toujours pourquoi on n'a pas le droit d'avoir un chez-nous », poursuit-elle, au milieu des bruits chaotiques de la rue qu'on oublierait presque.
Son père, plus tard, précise qu'il lui a appris depuis toute petite tous les détails sur la Palestine. « Elle connaît tout par cœur. Mes parents, originaires de Akka, ont été chassés de leur pays en 1948, et je souhaite que mes enfants sachent pourquoi », dit-il. Lorsqu'il parle de sa fille, le musicien l'imagine en dépositaire légitime de l'héritage de la culture et de la cause palestiniennes. « Elle est assez cultivée et talentueuse pour porter le drapeau », note-t-il. Au cœur de la bataille pour la mémoire et la tradition de la culture, Lara participe à toutes les fêtes et répétitions organisées par son père. Prochainement, elle partira en tournée en Jordanie, en Palestine, au Danemark et en France avec un collectif de chanteurs de plusieurs pays, « pour chanter la cause à l'international ».

La mémoire, le nerf de la guerre
Les gardiens de ce temple sacré ont fait du combat pour le patrimoine culturel leur « cheval de bataille ». « Les sionistes, et non les juifs, pillent notre culture pour se l'approprier, soupire Moustapha Zemzem. Les hôtesses de l'air de la compagnie israélienne portent des motifs palestiniens sur leur tenue. Ils ont même ouvert des écoles de dabké ! » s'énerve-t-il. Mais à travers l'art, la flamme de la cause palestinienne vit toujours. « Nous voulons montrer au monde entier que nous ne sommes pas des terroristes, poursuit-il. Nous sommes simplement des artistes au service d'une cause qui nous dépasse. » Malgré un manque de moyens cruel, d'instruments de musique notamment. « Nous nous cotisons pour donner vie à nos projets, explique le directeur. Nous produisons nous-mêmes nos propres chansons, le centre ne dispose pas de revenus. » À l'image de Lara, d'autres talents attendent leur tour pour sortir de l'ombre. C'est le cas d'Aymane, quatorze ans, keffieh blanc palestinien autour du cou. Il est candidat pour l'émission The Voice. Il vit au camp de Hara et sa famille est originaire de la ville palestinienne de Jaffa. S'il parle avec timidité, le jeune garçon aux grands yeux verts chante avec passion et conviction. « Même si je réussis dans The Voice, précise-t-il, je continuerai d'offrir mes services à la Palestine. » Le chemin vers le retour, pour ces passionnés de musique, sera long, mais le talent, l'espérance et la détermination sont bien réels.

 

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