Colloque

Le Liban totalement désarmé face aux cybermenaces

Le manque de coordination entre les institutions, l'absence de cadre juridique approprié, la formation insuffisante d'experts rendent le pays vulnérable aux risques du cyberespace.

La table ronde dédiée à la collaboration entre les ministères.

De l'espionnage au terrorisme, du sabotage à « l'hacktivisme », de la petite criminalité quotidienne à la criminalité en bande organisée, les cybermenaces se sont multipliées ces quinze dernières années. Pour explorer ces nouvelles menaces et leur impact au Liban, un colloque dédié aux enjeux et aux perspectives de la cyberdéfense et de la cybersécurité est organisé depuis hier par le Bureau Moyen-Orient de l'Agence universitaire de la francophonie (AUF) et par l'Université libanaise (UL), au Centre d'informatique juridique de l'UL à Sin el-Fil.


Face à ces problèmes récents et complexes, les différents intervenants ont insisté sur la nécessité de mettre en place une véritable collaboration entre les différentes institutions du pays. Ils ont également souligné l'importance de la formation des différents acteurs concernés, d'autant plus que le Liban ne dispose ni de stratégie nationale en matière de cybersécurité, ni d'entité nationale spécialisée, ni d'une législation satisfaisante en la matière. « La cybersécurité est un domaine immature au Liban », a affirmé Rafic Younès, doyen de la faculté de génie de l'UL.
« La question de la cybersécurité concerne des domaines sensibles qui touchent aussi bien à la protection des individus qu'à la protection des intérêts stratégiques de l'État », a déclaré, de son côté, Hervé Sabourin, directeur du Bureau Moyen-Orient de l'AUF. Les risques, mis en évidence au cours de ce colloque, sont multiples : infiltration dans les réseaux informatiques des particuliers ou des entreprises, piratage de sites Internet, vols de données personnelles, vols de secrets industriels, ou pire encore, attaques contre les structures vitales du pays (réseaux énergétiques, eau courante, transports...).

 

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La politique en matière de cybersécurité est « vitale pour un pays », a ainsi relevé Emmanuel Adjovi, spécialiste en droit des nouvelles technologies pour l'Organisation internationale de la francophonie (OIF). « Nous sommes face à une nouvelle criminalité et le cyberespace est devenu un nouvel espace des conflits mondiaux », a ajouté le spécialiste. Une vision que partage Jean-François Lancelot, coordinateur d'un pôle stratégique à l'AUF : « Les agressions sur Internet ont beaucoup évolué, ce ne sont plus de simples piratages effectués par des hackers pour tester les failles des systèmes informatiques, ce sont désormais des actes de vandalisme motivés par des intérêts financiers. »

 

« Aucune politique commune en matière de cybersécurité »
Le Liban souffre avant tout d'un manque de collaboration entre les différentes institutions qui influe sur ce domaine. Lors d'une table ronde était organisée autour du thème de la collaboration ministérielle, les représentants des ministères ont tous mis en évidence la nécessité de créer un partenariat entre les institutions publiques, les universités et le secteur privé.
« Un État qui ne maîtrise pas sa cyberstratégie est impuissant face aux cybermenaces, aux piratages et aux détournements de pouvoir. Il est donc incapable d'assurer la sécurité », a dénoncé le général Ibrahim al-Marouk, représentant du ministère de la Défense. « Le Liban manque d'infrastructures », a-t-il-ajouté. Plusieurs intervenants ont souligné le manque d'instance spécialisée dans le domaine de la cybersécurité et d'experts en matière de sécurité des systèmes d'information. « La coopération entre les acteurs est timide et ne génère aucun résultat, a ainsi déploré le général al-Marouk. Même entre les départements d'un même ministère, il n'y a pas de politique commune en matière de cybersécurité ! »

 

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« Toute attaque informatique serait catastrophique »
En ce qui concerne les services de police, « nous avons ouvert une unité de cybercriminalité qui travaille sur les crimes organisés et les crimes terroristes », a expliqué, pour sa part, le capitaine Marc Sawan, du département de lutte contre la cybercriminalité du ministère de l'Intérieur. « Nous avons réalisé une évaluation des systèmes de protection des données en ligne et nous avons découvert que si une attaque informatique était lancée contre le Liban, ce serait catastrophique », a prévenu le capitaine.
Le terrorisme électronique constitue une des menaces principales actuelles, dans le monde comme au Liban : il est aujourd'hui possible d'organiser une attaque des opérateurs vitaux tels que les réseaux de transports ou les réseaux énergétiques. « Les conséquences du cyberterrorisme pourraient être plus importantes que celles du terrorisme ordinaire », s'est alarmé le magistrat Jamal Abdallah, représentant du ministère de la Justice. « Il faut absolument développer une législation précise qui permette de lutter efficacement contre cette nouvelle criminalité », a insisté le magistrat.
Un besoin de cadre juridique souligné également par Abid Khatib, représentant du ministère de l'Économie. « Un cadre de gouvernance électronique permettra une collaboration plus efficace dans le but de préparer des formations, de développer une même base de travail et des logiciels de sécurité communs », a-t-il insisté.

 

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La solution par l'éducation
Partant de ce constat plutôt critique, les intervenants ont tenté d'explorer des pistes de réflexion pour améliorer la situation. Ils ont proposé de développer la collaboration entre secteurs public et privé et, surtout, de faire participer les universités à la recherche et à la formation en matière de cyberdéfense et de cyberstratégie. Les représentants des universités Saint-Joseph (USJ), de l'UL, de l'université de Balamand et de la LAU ont présenté leurs cursus de formations. Malgré une offre en plein développement, les formations dispensées restent encore trop généralistes alors que les besoins du marché sont de plus en plus tournés vers des compétences très ciblées.
« La cybersécurité devrait figurer dans le cursus des facultés de droit, et peut-être même dans ceux d'autres facultés », a souligné, dans ce contexte, le recteur de l'UL Adnane Sayyed Hussein, durant la session d'inauguration. En conclusion, Antoine Melky, de l'université de Balamand, a, lui, souligné que « les universités ont un rôle d'objecteur de conscience et de formation en matière de cybersécurité ».

 

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« Le pays a besoin d'un plan d'action »

Hervé Sabourin, directeur du Bureau Moyen-Orient de l'Agence universitaire de la francophonie, insiste, auprès de L'Orient-Le Jour, sur la nécessité de renforcer la conscience collective sur les enjeux en matière de cybersécurité.

Pourquoi avoir choisi d'organiser un colloque sur la cybersécurité ?
Nous vivons à une époque où la question de la cybersécurité est une question sensible car elle touche à la protection des données personnelles et nationales. L'objectif du colloque est de sensibiliser les acteurs de la société libanaise à ce problème. Au Liban, il n'existe pas d'entité gouvernementale capable de prendre en charge ces questions-là, qui sont pourtant vitales. Le but de ce colloque est de renforcer la conscience collective relative à ce type de problèmes.

En quoi l'AUF est concernée par les problèmes de cybersécurité ?
L'AUF valorise les valeurs sociétales de la francophonie. Le cyberespace représente un enjeu fort, mais il faut se protéger des risques qu'il génère. Nous pensons que le milieu universitaire doit être avant tout un acteur du progrès des sociétés. Or le cyberespace est par excellence un enjeu sociétal. Nous ne faisons que remplir notre mission de sensibilisation et de formation.

Quelles seront les suites de ce colloque ?
Nous allons commencer par rédiger une feuille de route qui reprendra les recommandations qui vont résulter de ces deux jours de conférences. Ensuite, nous aimerions prévoir d'autres activités. Nous voulons travailler avec tous les acteurs concernés pour trouver des solutions collectives.

 

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« Il faut faire mûrir la conscience des Libanais en matière de sécurité informatique »

Dans un entretien accordé à L'Orient-Le Jour, Rafic Younès, doyen de la faculté de génie de l'UL, souligne que le Liban fait des efforts pour développer une politique de sécurité des réseaux d'information, mais que les interactions sont encore insuffisantes.

Selon vous, quels sont les enjeux de la cybersécurité ?
Les technologies de l'information et de la communication constituent une infrastructure vitale, essentielle au développement économique et social du pays. Les problèmes liés à la cyberdéfense sont des défis techniques et sociaux. L'objectif de la cybersécurité est de protéger la société dans son ensemble. Or, au Liban, la législation est insuffisante et il n'y a pas de collaboration entre le secteur privé et le secteur public dans ce domaine.

Quel rôle pouvez-vous jouer à à votre échelle ?
Le rôle des universités est d'assurer la coordination entre les différents acteurs. À la faculté de génie, nous avons créé le Centre universitaire en cybersécurité en 2014. Ce centre accueille entre 12 et 15 étudiants qui sont pris en charge par des professeurs spécialisés. Dernièrement, la gendarmerie, l'armée et la police ont donné leur accord pour une coopération avec nous.

Diriez-vous que la société libanaise n'a pas conscience des risques liés à Internet ?
À mon avis, les Libanais ont conscience des risques quand cela concerne les transactions bancaires. Au-delà de ce domaine, il leur est difficile de comprendre les enjeux. Il faut davantage sensibiliser la société civile à ces risques.

 

Pour mémoire
Hadi el-Khoury, un Libanais engagé dans la cybersécurité

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commentaires (1)

FACE À TOUT ! PAUVRE PAYS QUE SES ENFANTS MÊMES TORTURENT ET DÉTRUISENT !!!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

08 h 44, le 13 mai 2015

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Commentaires (1)

  • FACE À TOUT ! PAUVRE PAYS QUE SES ENFANTS MÊMES TORTURENT ET DÉTRUISENT !!!

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 44, le 13 mai 2015