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Liban

14 Mars : Ahmad Fatfat fait le bilan de dix ans de lutte

Entretien

« Je me demande aujourd'hui si Saad Hariri avait eu raison de devenir Premier ministre en 2009. »

17/03/2015

Il y a dix ans, plus d'un million de Libanais ont convergé vers le centre-ville, à l'appel de l'opposition de l'époque pour réclamer le départ des troupes syriennes et la vérité sur l'assassinat de Rafic Hariri. Jamais le Liban n'avait vu un tel élan populaire pour une cause commune. Dans ses deux dimensions, politique et nationale, le 14 mars 2005, qui devait donner naissance à la coalition politique du même nom, a marqué le début d'une ère nouvelle pour le pays. Le Liban venait de vivre sa deuxième indépendance, également arrachée au prix du sang, mais une indépendance qui est restée imparfaite. Et le sang a continué de couler. Dix ans plus tard, un bilan s'impose. Ceux qu'on a pris l'habitude d'appeler « les déçus du 14 Mars » sont nombreux. Beaucoup d'engagements formulés, confirmés et reconfirmés au fil des ans à la faveur de nombreuses occasions, mais peu de concrétisation, pour diverses raisons : certaines sont liées à des facteurs étrangers, une conjoncture défavorable, mais d'autres se rapportent à des faux pas et à des erreurs stratégiques. Les acteurs de ce rassemblement en sont conscients. Dix ans, c'est aussi, pour eux, l'occasion de faire un bilan, des victoires et des erreurs commises, de porter aussi un nouveau regard vers l'avenir, exprimé cette fois par la création du Conseil national du 14 Mars.

Un aboutissement
La mémoire d'Ahmad Fatfat pour les dates est impressionnante. Le député revit cette période comme s'il s'agissait d'hier. Il juge utile de préciser que la révolution du Cèdre du 14 mars 2005 « n'a pas été le point de départ d'un processus qui devait se poursuivre plus tard, mais l'apogée d'un mouvement qui avait commencé bien plus tôt, et précisément le 3 septembre 2004, lorsque la coalition qui devait former plus tard le 14 Mars a dit non à un renouvellement du mandat Lahoud ».
« Ce jour-là, nous avions dit "non", pour la première fois, à l'hégémonie syrienne », se souvient-il. Un mois plus tard, Marwan Hamadé échappait à une tentative d'attentat. Le cycle infernal des liquidations des souverainistes venait de commencer, mais le processus politique né de ce 3 septembre avait commencé à se mettre en place. « Il y a eu les congrès du Bristol 1, puis Bristol 2 et c'est là que la base politique de ce qui devait plus tard être le 14 Mars a été jetée, pour s'instituer plus tard, à la suite de la mégamanifestation consécutive à l'assassinat de Rafic Hariri », poursuit-il.
Ahmad Fatfat refuse de limiter le 14 Mars à une alliance de partis et d'hommes politiques qui partagent les mêmes principes et qui sont engagés dans un même combat : « Le 14 Mars est monsieur et madame Tout-le-monde, qui croient en un Liban souverain, au vivre ensemble. » Aujourd'hui encore, il croit ferme que la majorité des Libanais reste 14 Marsistes, même si nombreux sont les partisans de ce rassemblement qui ont été déçus par certains aspects de sa politique. Contrairement à ces personnes, le député estime que la coalition à laquelle il appartient a de nombreuses réalisations à son actif. L'une des principales, selon lui, c'est d'avoir préservé son caractère transconfessionnelle, en dépit des crises qu'elle a traversées, dit-il, en citant à titre d'exemple les clivages entre ses composantes autour de la proposition de loi électorale dite « orthodoxe ».
Une autre réalisation et non des moindres, insiste-t-il, est le retrait syrien qui avait commencé aussi tôt que le 15 mars 2005, soit au lendemain de la mégamanifestation. « Avant le 14 mars, un retrait syrien était encore hors de question, bien qu'on le réclamait avec insistance. Je me rappelle d'une réunion au domicile de Nayla Moawad, le 25 février 2005, en présence de l'ancien ambassadeur américain, David Satterfield, qui nous avait fait savoir sans détour ce jour-là que le Liban n'était pas une priorité pour son administration et qu'il fallait s'adresser à une autre partie pour réclamer le départ des troupes syriennes. Le 28 mars, le diplomate tenait un discours diamétralement opposé à celui de février », rappelle Ahmad Fatfat, qui cite ensuite la bataille menée par le gouvernement Siniora pour obtenir la mise en place du Tribunal spécial pour le Liban, en dépit de l'opposition farouche du clan prosyrien à cette mesure et de la série d'assassinats de figures de la révolution du Cèdre, ainsi que les législatives 2005 qui avaient pavé la voie à la mise en place de l'équipe Siniora.

 

(Lire aussi : Pourquoi le Hezbollah a tiré à boulets rouges sur le Conseil national du 14 Mars..., l'éclairage de Philippe Abi-Akl)

 

Erreurs de jugement
C'est à partir de là que les erreurs de jugement ont commencé. Il est vrai que le scrutin a revêtu, pour la première fois, un caractère strictement libanais et que la loi électorale de l'époque a permis à la coalition souverainiste de rafler la majorité des sièges au Parlement (72), mais celle-ci s'était engagée dans la bataille électorale avant même de « sécuriser » l'État, c'est-à-dire de s'assurer que l'appareil sécuritaire édifié par la Syrie au sein de l'État avait été défait. « Nous pensions que cet appareil avait été démantelé avec l'arrestation des quatre généraux », fait remarquer M. Fatfat, qui reconnaît deux autres erreurs d'analyse stratégique, celle de n'avoir pas poursuivi la campagne pour la chute d'Émile Lahoud et celle de l'alliance quadripartite (Amal-Hezbollah-courant du Futur-PSP) dans le cadre de laquelle la coalition s'était engagée dans la bataille électorale en 2005. Celle-ci avait eu un double effet préjudiciable, selon les explications du parlementaire. Elle a écarté et étouffé les voix des chiites du 14 Mars et elle a isolé le courant aouniste, un des principaux artisans du 14 mars 2005, qui s'est engagé seul dans les législatives avant de se jeter dans les bras du Hezbollah.
Le raisonnement développé par M. Fatfat s'articule autour d'un point sur lequel le courant du Futur auquel il appartient, le PSP et, de manière plus générale, le 14 Mars continuent de fonder leur politique, sans pour autant renoncer à leurs constantes : celui d'éviter au pays une guerre civile. C'est ainsi qu'il explique la position adoptée par la coalition au lendemain des événements de mai 2008, qui devaient déboucher par la suite sur l'accord de Doha – qu'il considère comme une autre réalisation du 14 Mars – et sur les législatives de 2009 qui avaient également permis aux composantes du 14 Mars de remporter la majorité des sièges à la Chambre, en dépit d'une loi électorale défavorable et de l'alliance du CPL avec le camp prosyrien.

 

(Lire aussi : En lançant son Conseil national, le 14 Mars conforte sa dimension plurielle et démocratique)

 

Le gouvernement Hariri
Après le scrutin de 2005, le camp prosyrien avait eu le temps de se réorganiser, ce qui fait que les enjeux des législatives de 2009 étaient de taille et devaient déterminer l'orientation du Liban qui risquait de retomber dans le giron syrien. Mais les résultats de la consultation parlementaire avaient révélé qu'en dépit des secousses que le Liban avait entre-temps connues, le 14 Mars continuait de bénéficier d'une forte majorité populaire.
Toujours dans l'optique d'éviter au pays une guerre civile – une idée qui revient souvent durant l'entretien –, la nouvelle majorité parlementaire, qui aurait pu constituer un gouvernement seul, choisit de former un gouvernement d'union nationale. Rétrospectivement, Ahmad Fatfat se demande si Saad Hariri a eu raison à l'époque de devenir Premier ministre et considère par la suite que le départ de M. Hariri du Liban a également causé du tort au 14 Mars, dont le public avait mal vu, de surcroît, la visite qu'il avait effectuée à Damas. « Les gens oublient facilement que Fouad Siniora s'était également rendu à Damas, le 30 juillet 2005, lorsque son équipe ministérielle avait obtenu la confiance du Parlement », se défend le député, en relevant le côté « traditionnel » de ces visites. Une « tradition » qui reste difficile à digérer.
Au registre des erreurs, le parlementaire cite aussi « la journée de la colère » de janvier 2011, organisée à Tripoli et à Beyrouth pour protester contre la formation du cabinet Mikati et au cours de laquelle des manifestations pacifiques avaient fini par dégénérer. Mais c'est le départ de Saad Hariri qui a surtout pesé lourd. « Les composantes populaires du 14 Mars se sont recroquevillées au sein de leurs partis respectifs », déplore Ahmad Fatfat. Dans le même temps, la bataille des chefs chrétiens avait commencé...

 

Lire aussi
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