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Moyen Orient et Monde

« Comment un État peut-il me demander d’être loyal envers lui s’il ne l’est pas envers moi ? »

Proche-Orient

Les Arabes israéliens se radicalisent-ils de plus en plus ? Déchirés entre leurs origines et leurs devoirs envers l'État hébreu, ils continuent de vivre au quotidien des injustices qu'ils rejettent de plus en plus, faisant craindre un durcissement de leur position.

17/11/2014

Sur le papier, ils ont des droits. Et pourtant, les Arabes israéliens n'ont pas la vie facile, malgré leur citoyenneté. Les violences récentes, esquissées à Jérusalem avant de s'étendre à Tel-Aviv et à la Cisjordanie – attentats commis par des Palestiniens à la voiture-bélier, attaques meurtrières à l'arme blanche contre des Israéliens, mosquées incendiées, manifestations et heurts violents avec les forces de l'ordre israéliennes –, n'ont fait que mettre en lumière ce que tout un chacun savait déjà : les abus et discriminations commis envers les Palestiniens au quotidien. Sauf que ces derniers ne sont pas les victimes exclusives de la violence de l'État hébreu : les Arabes israéliens aussi. S'il est vrai qu'ils possèdent la nationalité israélienne, l'on se demande souvent si ce document représente réellement un privilège ou même un avantage...

Pour Nathan Brown, spécialiste du Moyen-Orient au Carnegie Endowment et professeur en sciences politiques, « certaines de ces discriminations concernent le service militaire : étant donné que les Arabes israéliens en sont exemptés, ils ne profitent pas des avantages dont bénéficient généralement les vétérans, que ce soit de manière officieuse (connexions, pistons) ou officielle ».

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Il semble donc que malgré les discours officiels sur l'égalité des droits supposément garantis par l'État aux Arabes israéliens, « ces derniers sont confrontés à toute une série de discriminations, qui deviennent encore plus marquées depuis la montée en force en Israël des ultraorthodoxes et des mouvances ethno-religieuses qui détiennent aujourd'hui 30 des 120 sièges de la Knesset », renchérit Karim Bitar, directeur de recherche à l'Iris (Institut des relations internationales et stratégiques), et spécialiste du Proche et du Moyen-Orient, précisant que « les organisations des droits de l'homme ont établi une liste de 50 lois israéliennes qui ont institutionnalisé les discriminations ».

Ces ségrégations débutent « par le droit au retour, mais touchent aussi l'éducation, l'immobilier, l'accès aux ressources naturelles, la participation à la vie politique, le mariage, le regroupement familial, etc. ». L'État continue en outre d'adopter des lois qui, malgré les réactions outrées d'institutions locales, régionales et internationales, portent atteinte aux droits humains les plus élémentaires. « La Cour suprême a même validé le mois dernier une loi permettant de refuser un logement à des non-juifs en fonction d'obscurs critères "sociaux et culturels" », illustre ainsi l'expert.

Crise identitaire

De nationalité israélienne, il n'en reste pas moins que les Arabes israéliens sont d'origine palestinienne. Il est donc plus que probable qu'ils sont plus ou moins régulièrement, plus ou moins intensément secoués par des crises identitaires. Peuvent-ils rester indifférents aux brimades contre les Palestiniens dont ils sont témoins et souvent victimes eux-mêmes ? Cela va de soi que leur loyauté envers Israël est constamment remise en question, de même que celle qu'ils ont envers leurs frères de sang. Rappelons que la symbolique judaïque est omniprésente dans le fonctionnement du pays et dans la vie quotidienne. Par exemple, l'hymne national fait référence à l' « âme juive ». Par conséquent, estime Nathan Brown, « les non-juifs sont désignés comme citoyens juridiques, tout en ne faisant pas réellement et totalement partie de la communauté politique. J'ai quelquefois entendu des Israéliens non juifs déplorer : "Comment un État peut-il me demander d'être loyal envers lui s'il ne l'est pas envers moi ?". Cette question résume toute la complexité du statut des Arabes israéliens. Afin d'y « remédier », si l'on peut dire, le ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman a même émis le souhait d' « obliger les Arabes israéliens à prêter un serment d'allégeance et de loyauté » à leur pays, rappelle M. Bitar.

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Dans ce contexte, les Palestiniens qui vivent de « l'autre côté de la ligne verte » (ligne de démarcation de 1949 et qui trace les « frontières » d'Israël) voit souvent ceux « de l'intérieur », terme qu'ils utilisent fréquemment, comme étant intégrés. Ces derniers, pour leur part, se plaignent d'être vus comme des « juifs palestiniens. Les Palestiniens de Jérusalem ont un problème similaire : très peu ont accepté de posséder la nationalité israélienne, mais ils bénéficient d'avantages s'ils peuvent prouver qu'ils résident dans les régions annexées par Israël », explique M. Brown. « Cela leur donne en outre plus de liberté de déplacement et de voyage. Ils sont très peu nombreux à vouloir renoncer à ces avantages, mais également à vouloir accepter de posséder une identité israélienne. Ils sont donc déchirés entre les deux », résume le spécialiste.

Troisième intifada ?

La déchirure va grandissant. Les pourparlers israélo-palestiniens sont dans une impasse. Les cycles de violences continuent, entrecoupés de brèves périodes d'accalmie durant lesquelles les injustices ne cessent pas. Et vingt ans après les accords d'Oslo, les Palestiniens « ont le sentiment d'avoir été dupés. L'occupation perdure, la colonisation s'intensifie. Les Arabes israéliens se sentent marginalisés, déshumanisés, perçus uniquement comme une "menace démographique" ou comme des "ennemis de l'intérieur" », selon les termes de Karim Bitar. En Israël, « on assiste à une forte montée du chauvinisme, du nationalisme et du racisme antiarabe. D'ailleurs, Yariv Levin, un membre du parti d'extrême droite Israël Beiteinou, a fait adopter une loi qui distingue les Palestiniens chrétiens des Palestiniens musulmans », explique-t-il.

Devant cet état de fait, il serait naturel de supposer une radicalisation possible des Arabes israéliens, qui manifestent de plus en plus et rejettent progressivement une réalité qu'ils ont toujours connue. Ils ont activement participé aux manifestations récentes dénonçant la fermeture de la mosquée al-Aqsa aux musulmans, la qualifiant de « punition ». Ce n'est que vendredi dernier que le gouvernement israélien a enfin permis aux musulmans de tous les âges de prier sans restriction dans ce lieu saint de l'islam, et ce après plusieurs semaines de violences et de réunions diplomatiques. Entre-temps, le mal était fait, et le terme de troisième intifada avait déjà été repris par nombre de médias et d'observateurs. De là à juger les Palestiniens, malgré leurs divisions internes, ou même les Arabes israéliens, capables d'en déclencher ou d'en mener une, il n'y avait qu'un pas...

En attendant, cette tranche de la population semble se mobiliser de plus en plus. Nathan Brown constate qu'elle « rejoint progressivement le penchant général des Israéliens à plus de mobilisation et d'activisme. Toutefois, les Arabes israéliens en particulier ne sont, à l'origine, pas inclus dans le système politique de manière saine. Nous observons donc plus de radicalisation aujourd'hui ». Il tempère ses propos en observant que les Arabes israéliens ne représentent pas (encore) nécessairement un défi existentiel pour l'État d'Israël. « Mais c'est un problème que la situation actuelle, telle qu'elle est, ne peut régler ; elle doit changer », conclut-il.


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