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En l'an de disgrâce 1915, la famine s'abattait sur le Mont Liban de la Mutasarrifiya...

13/07/2014

En l'an de disgrâce 1915, la famine s'abattait sur le Mont Liban de la Mutasarrifiya ; quatre ans durant, ce fléau, sans autre visage que celui de ses victimes, allait faucher de manière systématique une population exténuée.

Difficile d'intellectualiser la famine comme l'a fait Knut Hamsun pour pouvoir se payer des hallucinations et ensuite les raconter ; difficile de l'esthétiser quand on écoute le récit de ce qui fut : « plusieurs personnes avaient les pieds horriblement gonflés ; plusieurs autres tombaient exténués dans les rues de la ville, d'autres encore s'affaissaient à terre, en proie à des vomissements de sang ; chose horrible à rappeler : des enfants étaient jetés parmi les tas d'ordure... et ces ordures recueillies pêle-mêle par les charrettes et emportés, à pourrir , dans les grands dépôts d'immondice (...) »

Le patriarche Hoyek avait déclaré que la famine « organisée par l'ennemi » avait liquidé le tiers de la population libanaise. Ce pourcentage pouvait passer pour exagéré, jusqu'à ce que Linda Schatkowski Schilcher, ayant élargi ses recherches aux archives allemandes et autrichiennes, ait avancé le chiffre de deux cent mille morts. L'historienne Carla Eddé récuse l'inflation desdits chiffres et avance celui, plus probable d'après elle, de 80 000 morts. Une querelle d'experts qui ne doit pas escamoter la question suivante : qui a provoqué la disette et pourquoi l'a-t-on occultée ?

Plusieurs facteurs étaient entrés en ligne de compte pour faire des ravages dans la population : l'invasion des sauterelles, le blocus maritime imposé par les flottes des Alliés, mais principalement le blocus alimentaire décrété par Djemal pacha. Les provinces fertiles de Syrie n'allaient plus approvisionner le Mont Liban, pays au relief montagneux s'il en est, et qui ne pouvait assurer son autosubsistance au-delà de quelques mois par an.

La question n'est pas tant d'incriminer le proconsul turc que de savoir pourquoi les Libanais n'ont pas accordé à la famine, la plus grande catastrophe de leur histoire, l'intérêt que l'on doit à un cataclysme ou une Shoa, alors que les martyrs qui ont été exécutés pour intelligence avec l'ennemi (quarante à cinquante suppliciés dans tout le Bilad al-Sham) ont droit à une journée nationale, le 6 mai. Pourquoi donc les morts de faim dont le nombre oscille autour de cent mille victimes n'ont pas droit à une loi mémorielle, à une place publique ou à une mention dans le pathos officiel des libanais ? Pourquoi cette différence de traitement entre eux et ceux qui ont fini sur le gibet Place des Canons ?

C'est que le désastre de la famine fut une affaire plutôt chrétienne et ne pouvait concerner au même degré les autres groupes confessionnels du Grand Liban dans ces nouvelles frontières de 1920. La disette qui dans les faits avait décimé plus particulièrement les chrétiens de la montagne ne pouvait constituer un thème fédérateur entre toutes les communautés au même titre que les exécutions publiques qui avaient fait des martyrs aussi bien dans les rangs chrétiens que dans les rangs musulmans. Le deuil des 200 000 ou des 80 000 allait au mieux se cantonner dans le privé.

Dans les nouvelles frontières d'un pays élargi, les chrétiens se devaient d'effacer le souvenir des morts de faim pour commémorer avec leurs nouveaux partenaires musulmans le souvenir d'une lutte commune se concrétisant dans la célébration des martyrs des potences. Par la même occasion, l'opinion chrétienne, en lâchant du lest, allait éviter les dérives et certains dérapages possibles ; on pouvait craindre que des accusations ne soient portées contre une « conspiration islamo-turque» rendant les musulmans responsables de la pénurie alimentaire.

Sacrifiés une première fois par le jeu des blocus et par le déchaînement des éléments, les 200 000 ou les 80 000 allaient être sacrifiés une seconde fois sur l'autel de l'entente nationale et du dénominateur commun minimal qu'elle impliquait.

En somme, pour légitimer le nouvel État du Grand Liban, et pour resserrer les liens avec les nouveaux associés qu'étaient les musulmans, les chrétiens devaient faire, encore une fois, le deuil de leurs victimes quasi-exclusives. Aussi seuls les gibets pouvaient-ils cimenter l'unité nationale ; la famine, porteuse de dissensions, devait être évacuée de la mémoire collective ! Elle n'aurait pas son jour du souvenir. En revanche, la fête des Martyrs, le 6 mai, celle des patriotes musulmans et chrétiens, exécutés par l'ennemi ottoman, allait capter toute l'attention et constituer le point d'ancrage du nouvel édifice libanais. L'idéologie officielle libanaise a donc préféré instrumentaliser les patriotes suppliciés, et à bon escient, car ils ont représenté l'unité des Libanais, unité factice et précaire si l'on y regarde bien.

Excès d'amnésie, dirions-nous ! Mais devant le tribunal de l'histoire, convoquera-t-on jamais la mémoire du refoulé ?

 

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