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À La Une - Exposition

Exploration du patrimoine artistique libanais par les générations montantes

Vingt jeunes artistes libanais, nés après 1973, tous enfants de la guerre, se penchent sur le patrimoine artistique du pays du Cèdre des générations d’avant 1930. Plongée revigorante.
Au Beyrouth Exhibition Center (BIEL) jusqu’au 4 août.

Le cèdre malmené, vu par Mohammad Saïd Baalbaki.

Rencontre, renaissance, (re)découverte, expression multiple, créativité, souffle régénérateur, sang neuf et inspiration nouvelle. Dans le vaste espace tout en blanc du BEC s’installent, pour un bon mois, les dix-neuf œuvres des vingt artistes de la génération montante. Artistes scrutant, jugeant, fouillant, détaillant, analysant, scannant, incisant, diagnostiquant et explorant les travaux de leurs aînés. Des innombrables outils de travail des artistes échappés aux décombres de la guerre émerge, radieux ou tourmenté, un art offrant dans la transparence ses plus beaux brins de branche d’olivier...


Une aventure heureuse et fructueuse pour la plupart, car elle atteste de la vigueur, de la tonicité, de la poésie, de la gravité, du sens de l’inventivité, du besoin de revendication, de renouvellement, de questionnement d’artistes qui n’ont pas froid aux yeux et qui font feu de tout bois. Tout en se positionnant en toute authenticité sur l’échiquier du monde de l’art libanais et arabe. En réinventant l’art et en le coulant dans des expressions au modernisme pointu, divers, inattendu et parfois insoupçonné. Subtile alliance de la contestation et de l’apaisement, de la curiosité et de la révélation, de l’intrépidité et des valeurs qui marquent le temps et les sociétés.
Le projet, audacieux, inédit et intéressant, est parti lorsque les commissaires de l’exposition, Janine Maamari et Marie Tomb, proposent aux artistes des générations montantes après 1973 de créer en se frottant aux œuvres de leurs prédécesseurs nés avant 1930.


Retour en arrière pour mieux aller de l’avant? Simple retour aux sources pour un héritage à sauvegarder? Droit de déférence aux aînés? Richesse des anciens qui ont toujours présence et paroles? Clivages des années à gommer? Fusion et croisement des générations?
Et l’étincelle est jaillie en revisitant, entre autres, Helen el-Khal, Farid Aouad, Shafic Abboud, Gibran Khalil Gibran, Saliba Douaihy, Saloua Raouda Shoucair et Khalil Saleeby.

Expressions multiples
Vingt noms en lice: Zena Assi, Mohammad Saïd Baalbaki, Sirine Fattouh, Danièle Genadry, Chafa Ghaddar, Charbel-Joseph H. Boutros, Nathalie Harb, Hiba Kalache, Karen Kalou, Abdulrahman Katanani, Marya Kazoun, Mazen Kerbage, Rima Maroun, Stéphane Saadé, Roy Samaha, Omar Fakhoury, Siska, Alfred Tarazi, Raëd Yassine et Shawki Youssef.
Pour cette palette de créateurs, les expressions ne se limitent pas à la peinture, aux dessins ou à la photographie. On y inclut tout aussi bien la vidéo, la sculpture, la performance et les installations en techniques mixtes. Monde riche pour des sensibilités et des perceptions diverses. Pour cette longue déambulation à travers un monde réinventé à partir d’une certaine époque, pas encore très lointaine bien sûr, la force des œuvres proposées aux regards et à l’attention, quoique soutenue par un scrupuleux souci de rigueur, est parfois inégale.


Accueil dès l’entrée par cet imposant personnage «Hybride» de Marya Kazoun. Étoffe Rubelli, coton enlaçant des structures en bois, perles fines au symbolisme entre vanité et spiritualité, et allure qui s’apparente aux ombres fantastiques de Hans Ruedi Giger, père des Aliens que combat Sigourney Weaver.... Mais en fait, à y regarder de près, c’est «l’énergie interne» des œuvres de Saloua Raouda Choucair qui s’y exprime. En éclats d’une introspection carnassière et éthérée.


Plus loin, Alfred Tarazi renoue avec les amants des Ailes brisées de Gibran. Le «Holiday Inn», pathétique immeuble en trous de gruyère, devient cette cave où Selma tentait d’arracher des lambeaux de bonheur par-delà une sinistre conjugalité... Saisissantes photos en séquence d’un film pour une société moins violente et plus permissive.
Toujours dans le sillage de Gibran, Hiba Kalache réinterprète la vision philosophique de l’auteur du Prophète en deux toiles, peinture sur papier, aux paysages mystérieux et nimbés de rêve. Lecture ouverte pour un langage visuel aux délicatesses et aux aspérités maîtrisées.
Zena Assi, en tissus et positions «klimtiens», dans un éblouissant triptyque coloré, ressuscite motifs et portraits de Farid Aouad, Shafic Abboud et Helen el-Khal.


Mohammad Saïd Baalbaki donne sa version de «son Liban». Ironie et corde patriotique entre immondices en profils de montagne et statue des Martyrs. Du rêve, du besoin de la transcendance à la triste réalité.
L’ombre, les couleurs, la lumière sont des sujets tentants. On les retrouve chez Danièle Genadry, qui traque le secret de Douaihy, ou Rima Maroun qui capte les premiers rayons de l’aube pour sonder la luminosité chez Abboud.
Mazen Kerbage fait une incursion polissonne avec des verges dressées, totémiques. Avec un ramassis d’objets déposés à même le sol. Rappel (im)pertinent des sculptures, jamais exposées, le «Sacré et le Profane» de sa tante, Espérance Ghorayeb.


Les maîtres revisités
Pour ce qui est de l’érotisme ou de la sensualité, dans un état natif ou de sainteté, on note avec plus d’intérêt l’entreprise d’Abdulrahman Katanani qui reproduit un dessin de nu de Gibran. En version de sculpture murale taillée dans du métal gondolé. Mais ça, c’est du déjà-vu et c’est la griffe même de l’artiste!
Plus en retrait des autres est cette fresque autoportrait, en esprit de Fayoum, de Chafa Ghaddar. Paupières closes, cils baissés et lippe vermillonnée pour une attestation, un constat, une déclaration de rupture. Comme un silencieux manifeste pour un retour à soi, à son intériorité.


La vidéo a sa part vive dans cet ensemble d’œuvres confrontant les anciens et les modernes, mais sans querelle aucune!
La petite maison en chaume des Basbous à Rachana est visitée par la caméra de Siska. Intimité voilée, tout en étant doucement dévoilée, en tonalité floue blanc et ocre, avec un fond sonore laissant place à la poésie arabe déclamée par Thérèse Awad Basbous, auteure de la Bakara...
Pour capter l’essence des sources d’inspiration d’Helen el-Khal, Nathalie Harb fait projeter lentement, sur trois murs, des images conciliant fuyants paysages oniriques, regard fixe de l’artiste et présence masculine.
La pellicule de Roy Samaha et Omar Fakhoury jette la lumière sur la première artiste libanaise internationale, Marie Haddad (1889-1973). Images à la fois éclairantes et secrètes d’une vie énigmatique, mais d’un talent sûr aujourd’hui méconnu.


De ce lever de voile sur le passé, la jeunesse a non seulement enrichi le patrimoine artistique libanais, mais permis aussi de revoir et de resituer des figures maîtresses qui sont aujourd’hui autorité et référence en la matière.
Ces œuvres, par-delà toute tentative de renouvellement, d’hommage ou de sincères amitiés et affinités, révèlent les jeunes artistes à eux-mêmes. À leur pouvoir de création et de ressourcement. À leur pouvoir de perpétuer un héritage inaliénable.


Pour conclure, et ce n’est pas un jeu mais une sérieuse proposition de création, une épreuve. «Le dernier autoportrait inachevé» de Saleeby est livré par Raëd Yassine aux étudiants en art. Le col blanc, les cheveux bien peignés, le regard dardé sur le public, Saleeby scrute son monde. Qu’en ferez-vous? Toute la question est là...

 

 

Pour mémoire

Le précieux patrimoine artistique libanais répertorié dans « Art from Lebanon »


Rencontre, renaissance, (re)découverte, expression multiple, créativité, souffle régénérateur, sang neuf et inspiration nouvelle. Dans le vaste espace tout en blanc du BEC s’installent, pour un bon mois, les dix-neuf œuvres des vingt artistes de la génération montante. Artistes scrutant, jugeant, fouillant, détaillant, analysant, scannant, incisant, diagnostiquant et explorant les...

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