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Liban

À Beyrouth, le théâtre d’improvisation de Lucien Bourjeily fait encore des adeptes

Tendances beyrouthines Il y a quelques années, Lucien Bourjeily se lançait dans l’art de l’improvisation dans les rues de la capitale, sans trop réfléchir. Aujourd’hui, ses ateliers d’impro délivrent une vraie formation, et ne séduisent pas que les mordus de théâtre.
06/03/2013
C’est au cœur de Beyrouth, dans les chambres souterraines oubliées du théâtre al-Madina, que Lucien Bourjeily transmet à sa troupe de fortune un art curieux encore méconnu de beaucoup : l’improvisation. Là, pas de textes, pas de scénarios, pas de répétitions, et surtout pas d’artifice. On s’efforce, le temps de quelques heures, de « vivre authentiquement des circonstances imaginaires », comme l’explique l’acteur et metteur en scène à ses acteurs en herbe. Parmi eux, des médecins, des avocats, des journalistes, des comptables et des banquiers. Quels que soient leur profession ou leur âge, ils ont voulu s’évader de leurs quotidiens respectifs, en participant au jeu saugrenu de l’atelier qu’organise saisonnièrement celui qui est considéré comme le parrain du théâtre de l’improvisation à Beyrouth.
Pendant plus de quatre heures, les étudiants se prêtent au jeu, de la narration collective à la création de situations spontanées sorties de nulle part, en passant par les exercices de réceptivité émotionnelle et corporelle. En improvisation, écouter l’autre s’affirme nécessaire. Il n’y a pas de vrai et de faux, il faut juste savoir vivre l’instant dans l’atmosphère et l’émotion. On se choisit un rôle en quelques secondes sur les planches, et l’on tente de perpétuer le jeu de manière spontanée.
« Cet atelier m’apporte du nouveau, affirme Talar Sioufian, manager dans une boîte de consultation. C’est une exploration douce-amère de ce qui est au-delà de ma zone de confort. » Pour sa part, Rawan Halawi, étudiante en arts scéniques, « se sent prête grâce à l’atelier à jouer n’importe quel rôle, à n’importe quel endroit, à n’importe quel moment ».
De son côté, Lucien Bourjeily nous dévoile les dessous de son atelier, le Beirut Acting Workshop (BAW), qui connait un franc succès depuis plus de quatre ans. « Tout le monde peut participer à l’atelier, qu’on veuille en faire un tremplin dans le monde professionnel du théâtre ou juste une expérience enrichissante de fuite et d’évasion de la routine de tous les jours, indique-t-il. Ma méthode est orientée en direction de tous, débutants ou professionnels. L’actorat, en général, est accessible à tous, même si c’est un art qui requiert beaucoup de patience et de persévérance. L’improvisation, de surcroît, est a la portée de tous les enthousiastes et les passionnés de jeu, mis à part bien sûr les attributs physiques et psychologiques nécessaires pour réussir, puisque le métier d’acteur reste en règle générale un métier dangereux qui requiert une certaine stabilité psychologique intérieure. »
Par ailleurs, l’acteur et metteur en scène explique qu’actorat et improvisation sont deux arts très différents, qu’on peut réussir dans l’un sans nécessairement réussir dans l’autre. L’improvisation, à la différence du jeu traditionnel, comprend l’aspect de spontanéité mais aussi le processus de création d’une histoire, ou narration.
Dans son atelier, Lucien Bourjeily ne se sent pas enseignant mais plutôt modérateur. Pour lui, il n’est pas question de s’acharner à imposer une vision ou un moule à ses acteurs, mais plutôt de leur offrir des techniques de base, un bagage qu’ils utiliseront chacun à sa manière, pour donner le meilleur d’eux-mêmes. « Bien sûr, l’effort personnel est nécessaire pour la suite, mais après les seize heures de cours à l’atelier, mes étudiants sont capables de jouer tout rôle et s’y adapter, ajoute-t-il. Beaucoup d’entre eux ont déjà participé à plus d’une émission télé ou film. Avec le temps, beaucoup d’entre eux sauront trouver leur voie pour s’établir dans le métier. .
Aujourd’hui, tous les étudiants de M. Bourjeily font partie du cercle réduit des anciens du BAW. Sur le réseau Web, ils gardent le contact et en profitent pour faire part d’alertes pour les auditions et castings qui se passent en ville. Leur mentor les encourage à foncer dans le métier, même si, pour l’instant, ils n’en font pas leur carrière. En effet, Lucien Bourjeily lui-même n’était pas destiné à faire du théâtre et de l’improvisation son gagne-pain.

Un pur hasard
C’est en 1998 que Lucien Bourjeily fait ses débuts au théâtre. Découragé par un entourage qui n’y voit pas un vrai métier, l’étudiant en pub à la NDU se contente des cours de jeu à l’école du théâtre moderne, enseignés par le non moins célèbre Mounir Abou Debs. Très vite, le jeune homme se trouve une véritable passion. « J’ai immédiatement senti que j’étais fait pour cela, explique-t-il. Je passais mes soirées à l’école de théâtre, et durant la journée, à mes heures de pause, je passais mon temps dans un endroit isolé près de la NDU où je mettais en pratique mes exercices de voix pendant quatre ou cinq heures. Quelques semaines plus tard, je me suis retrouvé sur les planches de Beiteddine dans des rôles principaux, aux côtés d’acteurs éminents comme Antoine Kerbage, Jihad Andari et Randa el-Asmar. C’est à cette époque que j’ai fondé le club de théâtre à la NDU, où j’ai essayé de transmettre mon modeste savoir à mes camarades. Nous avons alors monté plusieurs spectacles que j’ai moi-même dirigés. J’étais devenu metteur en scène pour la première fois. »
L’improvisation fait partie de la formation d’acteur. Dans son club de théâtre universitaire, Lucien Bourjeily y consacrait un mois d’apprentissage. En 2002, l’idée d’improviser en pleine rue à Aïn el-Mreïssé connaît un grand succès, ce qui le pousse à se consacrer à l’improvisation. Spectacles, matches d’impro et pièces de théâtre interactives avec le public s’enchaînent. La troupe ImproBeirut, première troupe d’improvisation au Liban, participe alors à de nombreux événements à l’étranger. « Après notre succès à Amsterdam, en 2009, j’ai définitivement laissé tomber la pub pour me consacrer au théâtre, dit Lucien Bourjeily. Il n’y a pas meilleur que de vivre de sa passion, et c’est ce que j’essaie de transmettre aux personnes qui participent à mes ateliers et qui n’osent pas tout risquer pour le théâtre. Je leur conseille d’entretenir cette passion comme un loisir. Qui sait ? L’opportunité d’en faire leur carrière peut se présenter un jour. »
Aujourd’hui, plusieurs troupes d’improvisation ont vu le jour au Liban, et Lucien Bourjeily ressent une certaine fierté en voyant qu’il a pu y créer un mouvement connu dans le monde, mais inconnu jusque-là au pays.

Un théâtre immersif engagé
Depuis 2008, l’acteur et metteur en scène s’est aussi essayé au cinéma. Son premier film Taht el-Ariché (Sous la vigne) est le lauréat du Festival international du film de Beyrouth de la même année. Un film qui n’a coûté, selon lui, qu’une trentaine de dollars, et qui a été produit entre amis. Aujourd’hui, à 32 ans et après cinq courts métrages, il poursuit ses études en réalisation de films à Hollywood, aux États-Unis, et fait des escales de temps à autre à Beyrouth pour ses ateliers d’improvisation et sa société de production. Pour Lucien Bourjeily, « le Liban reste sa plus grande source d’inspiration ». Malgré ses études en cinéma, l’acteur choisi il y a quelques mois par la chane télévisée CNN comme étant l’une des figures les plus influentes culturellement au Moyen-Orient, garde toute sa passion pour le théâtre improvisé. Son dernier projet, 66 minutes à Damas, traite du dossier des détenus politiques syriens sous le régime Assad.
« Il s’agit d’un théâtre immersif que j’appelle communément théâtre à quatre dimensions, dit-il. En plus de la vue et de l’ouïe, le public participe par les sens du toucher, de l’odorat et du goût. Il ne reste pas assis sur une chaise de théâtre et il interagit avec les acteurs. La pièce, en rapport avec le traitement des prisonniers sous le régime syrien, dévoile des histoires rapportées par des personnes qui ont vécu cette expérience. On parle beaucoup des prisonniers, mais on parle peu des disparus dans les prisons syriennes. J’ai voulu aborder ce sujet que j’estime important, par le biais du théâtre immersif. La pièce débute dans un hôtel puis les spectateurs sont transportés, dans un bus, à une prison souterraine où ils font face au geôlier comme n’importe quels prisonniers, et subissent un interrogatoire. Le spectateur peut dire ce qui lui passe par la tête, le geôlier répondra et usera de tous les arguments qu’un tel personnage pourrait présenter. Le texte est donc très flexible et nous avons vu chaque spectateur se comporter de manière très différente. Certains se sont même enfuis. »
La pièce, que Lucien Bourjeily a réalisée après avoir été commissionné par le Festival international de théâtre de Londres pour le faire, est jouée par des acteurs d’origine arabe, mais se produit à Londres en anglais. Pour le réalisateur, « les gens sortent de la pièce en ayant quelque chose à dire, et c’est ce côté immersif et improvisé qui rend la pièce intéressante ». « C’est ce genre de théâtre dont nous avons besoin aujourd’hui, dit-il. Le théâtre doit évoluer pour ne pas mourir. Pour pouvoir tenir tête au cinéma, il doit user de ses atouts. Entre autres, la proximité de l’acteur du public, la possibilité de plonger ce dernier dans le jeu en aiguisant tous ses sens, et la possibilité de changer le scénario à souhait. Un monde nouveau et imaginaire d’une tout autre dimension et aux possibilités infinies s’ouvre alors en parallèle à la réalité. » N’en aurait-on pas tous besoin ?

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