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Patrimoine

Les grandes dates de l’histoire architecturale du Liban, par Gebran Yacoub

De la fin du XIXe siècle à aujourd’hui, les projets de construction ont profondément modifié le visage du Liban et marqué progressivement son paysage urbain et rural.

La butte du Grand Sérail.

Dans Histoire de l’architecture au Liban 1875-2010, Gebran Yacoub relate les grands épisodes de l’architecture et d’urbanisme d’un pays qui s’est construit, déconstruit et s’est reconstruit au point qu’il s’est radicalement métamorphosé. C’est donc une promenade entre le Liban d’hier en grande partie disparu et celui d’aujourd’hui que propose l’auteur. Un parcours allant de la fin du XIXe siècle jusqu’à 2010, où, dans le contexte de reconstruction de l’après-guerre, le pays a changé de look. S’appuyant sur une large bibliographie et iconographie, Gebran Yacoub résume année par année la chronique des mutations du vieux centre de Beyrouth et de sa périphérie, de l’agrandissement du port, du développement des réseaux routiers et ferroviaires, incluant en parallèle les transformations dans les villages, ou encore les grandes réalisations en Europe et aux USA.


L’étude fournit également les noms des maîtres maçons et architectes qui ont construit le Liban. Malgré quelques lacunes, les lieux cités par l’auteur permettront à tout un chacun de revisiter le vieux pays et de s’appesantir sur le renouvellement urbain sans précédent amorcé dès les années 1990, qui va totalement changer la face du pays et offrir un fort contraste entre tradition et modernité.
Pour capter une image globale de ce que fut Beyrouth autrefois, l’article abordera principalement les grandes dates de la fin du XIXe jusqu’aux années 50.

Le jardin alla turca
Adoptant une approche chronologique, l’auteur survole la bourgade portuaire aux structures moyenâgeuses. Wilayet Beyrouth n’a plus ni ses tours ni ses murailles, mais elle a conservé la caserne de l’armée (le Grand Sérail) construite en 1853, et la saturation démographique a poussé les familles les plus aisées vers la périphérie, où des faubourgs en voie d’urbanisation accueillent des maisons bourgeoises, ainsi que le Syrian Protestant College (AUB) et l’Université Saint-Joseph... En 1876, au paysage du quartier Mar Mikhaël, viennent s’ajouter l’église Saint-Louis des capucins et l’hôpital militaire. L’année suivante est marquée par la création des œuvres caritatives islamiques des Makassed, de l’hôpital Saint-Georges des grecs-orthodoxes et du couvent de Nazareth. Pour «concrétiser le rôle de l’espace public dans la composition urbaine de la ville», la municipalité décide d’aménager la place al-Bourj en un jardin alla turca ponctué de bassins et de kiosques à musique et à café. L’espace conçu par l’ingénieur de la wilayet de Beyrouth, Béchara Afandi, sera baptisé, en 1884, place Hamidiyé, du nom du sultan régnant Abdul Hamid II. Entre-temps, les établissements scolaires fleurissent: école des Trois Docteurs, Collège des filles de Zahret el-Ihsan, les Makassed, sans oublier la Bibliothèque orientale fondée à l’initiative du père Louis Cheikho. «La plupart des maisons à trois arcs à Achrafieh ont été réalisées aux alentours de cette époque», souligne l’auteur, citant parmi les maîtres maçons qui ont pris part à cette entreprise Ibrahim Chemchom et Mitri al-Gholam, «le spécialiste des façades percées de la triple baie». La distribution du gaz de la ville ayant été adjugée à la Société ottomane du gaz de Beyrouth, les lanternes aux entrées des maisons sont imposées par la municipalité. Le port est doté d’un pont à trois piliers en fer et en pierre reliant Bourj el-Mina au quai vers lequel sont transférés les services sanitaires.


D’autre part, percée par le Français Portalis, commerçant en soie, une route longue de sept kilomètres relie désormais le village de Btater à Bhamdoun où l’Hôtel de la Vigne et le café Fardous ouvrent leurs portes. À Zahlé, le monastère Saint-Élie datant de la moitié du XVIIIe siècle est rénové. Et toujours en cette année 1877, les autorités créent la municipalité de Tripoli, qui compte 28000 habitants.

 



On démolit le palais de Fakhreddine
Les premiers textes relatifs à la protection du patrimoine sont promulgués en 1884, trop tard pour sauver le palais de Fakhreddine qui a disparu deux ans plutôt sous le pic des démolisseurs. Un nouveau sérail, conçu par les ingénieurs Béchara afandi Avédissian et Youssef afandi Khayat, est posé place al-Bourj. Il abritera les bureaux de la moutassarrifiya avant de devenir le siège du wali, en 1888. «Ce bâtiment gouvernemental incluait des tentatives visant à incorporer des touches classiques dans les formes traditionnelles», note Gebran Yacoub, soulignant qu’à cette période, Beyrouth compte 120000 habitants, et que «les fonctions résidentielles, commerciales et administratives dépassent largement les limites du vieux centre». En 1885, la corniche qui mène du phare (bâti en 1862) au port de pêche de Aïn Mreïssé est alors tracée, et à Bachoura, l’hôpital du Sacré-Cœur est inauguré. Côté Zahlé, le sérail qui «témoigne de l’influence européenne sur l’architecture locale» est bâti. Quant à Mar Sarkis, un des plus anciens monastères du Liban-Nord, construit au XIIe siècle, il se coiffe «d’un clocher surmonté d’une coupole blanche».

La ville aux toits rouges
«Pour pallier l’encombrement du vieux port dont le trafic a atteint plus de 600000 tonnes, contre 50000 dans les années 1830», on aménage, en 1886, le petit port de Mina el-Hosn.
L’année suivante, souk Sursock et souk al-Nuzha sont construits par les riches familles marchandes, et la mosquée de Aïn Mreissé, édifiée à l’initiative de hajj Abdallah Beydoun, vient s’ajouter à plus d’une dizaine de mosquées plantées dans le paysage. Et l’engouement pour les toits rouges se traduit par l’importation d’un million de tuiles rouges. Nous sommes en 1888 et «Beyrouth accède au statut de province».
De 1889 à 1899, la ville du début du XIXe siècle se dessine. Elle compte 17 établissements hôteliers implantés principalement dans la région de Mina al-Hosn De même, trois établissements balnéaires sont signalés à Medawar et Mina al-Hosn. Khan Hani Raad et Khayat, qui «rappelle les bazars des villes arabes», et souk Mar Gergès s’installent à l’ouest de la place des Martyrs. Les choses bougent aussi côté Bliss et Rmeil où les terrains vagues vont petit à petit disparaître sous des bâtiments. Les travaux d’agrandissement du port, confiés à Joseph Moutran et ses associés, sont lancés. «Les plans, inspirés du projet Guépratte, ont été dessinés par Henri Garette», signale l’auteur.
D’autre part, une route relie désormais Broummana à Beyrouth, et le service régional du tramway est mis en marche pour desservir le tronçon Beyrouth-Batroun.
La ligne de chemin de fer Beyrouth-Damas dont la concession est confiée à Hassan Beyhum est terminée.

Bâtiments repères et tramway
En 1900, pour célébrer les 25 années au pouvoir du sultan Abdel Hamid II, Beyrouth se dote de trois réalisations emblématiques: une fontaine de huit mètres de haut en marbre blanc dessinée par l’architecte Youssef Aftimos, un premier grand magasin (Orosdi-Back) et la tour d’horloge ottomane du Sérail.
Le début du siècle voit se multiplier les savonneries, les huileries, les filatures de soie, et le béton importé fait son entrée dans la construction. La ville évolue. Le guide Macmillan de 1901 note à l’intention des étrangers deux promenades à entreprendre dans la capitale: «Une, côté Ras-Beyrouth, et l’autre dans la magnifique forêt des pins avec ses cafés, restaurants et orchestre en plein air.» L’ouvrage fait de même une description élogieuse de Beyrouth, de «ses maisons pittoresques aux murs peints avec des couleurs chaleureuses et toits en tuiles, ainsi que ses larges rues et splendides demeures...». En 1902, le musée archéologique de l’AUB ouvre ses portes, devenant ainsi le troisième plus ancien musée du Proche-Orient. La même année, les travaux du chemin de fer reliant Rayak à Homs et Hama sont achevés.
Dans la ville qui évolue, le tramway déroule son réseau pour desservir à partir de 1908 sahat al-Sour, les quartiers de Mazraat el-Arab et de Ras el-Nabeh, Khan Antoun bey, le port et le fleuve de Beyrouth... Le premier jardin public (Sanayeh) est créé. La construction du Collège du Sacré-Cœur à Gemmayzé démarre. La première salle de projection Zahrat Souriya ouvre ses portes en 1909. Au nombre des projets achevés entre 1912 et 1914, Gebran Yacoub cite l’hôpital Saint-Georges, qui déménage dans ses nouveaux locaux à Rmeil, et la faculté française de médecine qui accueille ses étudiants rue de Damas.
Pendant ce temps, Alfred Sursock se voit octroyer le droit d’exploiter pour une durée de 50 ans le site de la forêt des pins, en aménageant un champ de course hippique et en construisant un casino qui portera le nom de Cercle Azmi. L’édifice construit entre 1916 et 1920 est l’œuvre d’une équipe comprenant Amine et Bahjat Abdel Nour, Hussein el-Ahdab, Youssef Aftimos et Maroun Ghammaché.

Le vieux Beyrouth rasé
À la veille de la Grande Guerre, Azmi bey, wali de Beyrouth, décide de moderniser la capitale et de faire percer des avenues dans les quartiers du vieux centre. Outre les bâtiments en bois qui vont être détruits, Bab el-Derké, «la plus belle porte de Beyrouth», l’église Notre-Dame de l’Annonciation des grecs-orthodoxes, la mosquée et le bain turc sont démolis pour laisser définitivement la place à la rue Maarad. Les mosquées Badaoui et el-Dabbagha s’effacent pour la rue Foch. Les façades de la mosquée al-Omari et de celle de l’émir Mounzer sont dégagées respectivement pour l’élargissement de l’ancien souk el-Toujjar et le tracé de la rue Fakhreddine... Pour faire bref, les souks sont pratiquement rasés, et en raison de la conjoncture politique, les autorités ottomanes ne sont plus en mesure d’entreprendre les travaux de modernisation. Aussi, quand les Alliés débarquent, «ils achèvent le travail en démolissant la partie de la vieille ville qui est encore préservée», écrit Gebran Yacoub.
Comme une prémonition, le XXe siècle va détruire tout ce que les siècles antérieurs ont construit, provoquant l’éclosion d’une nouvelle architecture et d’un nouveau mode de vie.

Le Saint-Georges, genèse de la modernité
Dans les années 30, «les constructions sont souvent le produit d’un mélange entre style moderne et traditionnel, mais aussi le résultat de courants importés, librement adaptés par des professionnels locaux (...) On assiste à une simplification des formes et à une assimilation partielle de l’Art déco et de l’Art nouveau», note Gebran Yacoub. C’est au cours de cette période que le Grand Théâtre va se poser place Riad el-Solh et que Mardiros Altounian est chargé de dessiner le Parlement; que l’hôtel Saint-Georges, sur lequel ont planché les architectes Antoine Tabet, Jacques Poirrier, André Lotte et Georges Bordes, dévoile «une œuvre qui marque la genèse de la modernité rationnelle au Liban»; que le Normandy (avenue des Français) ouvre ses portes; que la place de l’Étoile est achevée et que le premier monument dédié aux martyrs (Les Pleureuses) est réalisé par Youssef Hoayeck. Sur les ruines de Borj el-Khachaf sera construit le cinéma Opéra (actuel Virgin Mégastore). Côté industrie, le secteur prend son essor en 1933: l’usine de carrelages et d’aggloméré en ciment «Fouad el-Khoury & Compagnie», remporte une médaille d’or à l’Exposition internationale de Paris; les usines Ghandour et des deux brasseries Jallad et Jaber s’installent Choueifate. Celle de Bata ouvrira en 1935, année où l’on recense plus de 14 fabriques de tissage de coton.
En dehors de Beyrouth, le Grand Hôtel de Beit Méry, futur al-Bustan, et le Casino Piscine Aley (construit par Toufic Douleikan) sont inaugurés. Et toujours sur les hauteurs de Aley, Fouad el-Khoury construit pour Michel Chiha, pour lui-même et son frère le président Béchara el-Khoury des villas modernes qui donneront un nouvel élan aux résidences destinées à la villégiature.
Quant à l’année 1939, elle est marquée par l’édification à Bir Hassan de l’aéroport de Beyrouth, qui a nécessité «un million de mètres cubes de terrassement et le transport de 90000 mètres cubes de sable qui serviront à la construction des nouveaux quais du port de Beyrouth».

Dunia, Rivoli et Métropole
«Au début des années quarante, l’urbaniste français Michel Écochard présente un plan directeur où il suggère un découpage de la ville en 12 zones à densité variable. Ses propositions ne seront pas adoptées, mais constitueront le plan de base du schéma directeur promulgué en 1952», signale Gebran Yacoub. Dans cet intervalle de temps, la première pierre du chantier du Sporting Club est posée et la place Debbas est dotée de la salle de cinéma «la plus prestigieuse d’Orient», le Dunia conçu par Farid Trad. Place des Martyrs, démarre la construction du cinéma Rivoli (Saïd Hjeil) qui sera achevée en 1952. La place des Canons n’est pas en reste et dispose dès 1949 de son cinéma Métropole. L’année est également marquée par de nombreuses inaugurations, notamment celles du mémorial dédié au soldat inconnu et du building principal de l’aéroport international de Khaldé, conçu par l’architecte français André Leconte, qui aura à son actif le chantier de Lazarieh en 1950 et l’hôpital Rizk en 1957. Parallèlement, des projets sont lancés : Antoine Tabet signe les plans des bâtiments de l’USEK et Farid Trad ceux du palais de l’Unesco qui sera exécuté par Alexis Boutros. Et l’ingénieur Rodolphe Élias remporte le concours pour la construction de l’hôtel des postes et télégraphes...
En 1950, 80% des activités de commerce étaient concentrées dans le centre-ville, où, pour élargir la place des Canons, les pouvoirs publics ordonnent la destruction du Petit Sérail, ancien siège du gouvernement ottoman construit à la fin du XIXe siècle. En 1952, à proximité de la place al-Sour, rebaptisée place Riad el-Solh, la rue des Banques commence à se dessiner alors que les rues Hamra et Spears font désormais partie intégrante du paysage architectural de Beyrouth...
Les pages déroulent les réalisations et les tendances des années 60, 70, 90 jusqu’à 2010... Au fil du temps, de lotissement en lotissement, la capitale qui se voulait l’image d’une cité moderne, tournée vers l’avenir, est happée aujourd’hui par l’expansion certes massive mais chaotique. Bien méchant, et bien bête, ce pays qui glisse dans l’urbanisme sauvage. Et dire que c’est la ville de demain qu’on dessine aujourd’hui!


Dans Histoire de l’architecture au Liban 1875-2010, Gebran Yacoub relate les grands épisodes de l’architecture et d’urbanisme d’un pays qui s’est construit, déconstruit et s’est reconstruit au point qu’il s’est radicalement métamorphosé. C’est donc une promenade entre le Liban d’hier en grande partie disparu et celui d’aujourd’hui que propose l’auteur. Un...

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