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Liban

Quand Roland Dorgelès a attrapé la dengue à l’hôtel Bassoul à Beyrouth

Dans le cadre du rappel profond et attachant de l’apport des grands écrivains français entre le XVIIIe et le XXIe siècle au Liban – dont Volney, Lamartine, Renan, Barrès, Bordeaux, Mauriac, d’Ormesson *–,  il nous a paru approprié, à l’occasion du Salon du livre francophone, de rendre hommage à l’Académie Goncourt et de rappeler que Roland Dorgelès, l’auteur des « Croix de bois » et longtemps président de cette belle et grande institution culturelle de France, a visité les pays d’Orient en 1927.
Hyam MALLAT | OLJ
31/10/2012
Dorgelès a rapporté de son séjour son ouvrage intitulé La Caravane sans chameaux publié chez Albin Michel en 1928 dont l’un des chapitres consacré au Liban a été l’occasion, pour lui, de réflexions culturelles et surtout politiques sur l’Orient et la politique de la France dans cette région.
Ainsi donc, après avoir visité l’Égypte, la Palestine, la Syrie, Dorgelès arrive à Beyrouth et loge à l’hôtel historique de Bassoul devant le front de mer, non loin du Starco actuel. Et c’est là qu’il attrape la dengue ; et de constater alors : « Rien n’est plus ennuyeux que de tomber malade dans une chambre d’hôtel. Chez soi, une indisposition nous est parfois offerte comme un repos forcé, on traîne d’une pièce à l’autre en veston d’intérieur, on fouille des tiroirs, on retrouve sa jeunesse qu’on brûle, lettre par lettre, dans un grand feu de bois, on vous nourrit de bouillons onctueux et de blanc de poulet ; mais à l’hôtel, loin de son pays, le plus petit malaise tourne à la catastrophe... Je n’étais pas à Beyrouth depuis huit jours et voilà que, tremblant de fièvre, les jambes fauchées, je ne pouvais plus me tirer du lit. » Il fait part à son hôtelier de son désespoir. Et celui-ci pour le consoler lui dit : « C’est dans cette chambre que Maurice Barrès a couché, il y a juste quatorze ans. » À ce nom, Dorgelès bondit :
« Ici-même ? m’écriai-je. Dans ce lit !
– Oui ...
– Peut-être avait-il aussi la dengue
– Non...
« Maintenant... je n’étais plus seul. Un compagnon de choix venait d’entrer dans cette pièce, et je retrouvais soudainement Barrès tel qu’il est à jamais photographié dans ma mémoire... »
Et là, Dorgelès se plaît à rappeler tout l’apport de Barrés à cette question d’Orient avec son Enquête aux pays du Levant et tous les changements de l’après-guerre. « – Ce qu’il y a de changé ? m’exclamai-je enfin, redressé sur mon lit défait, ce qu’il y a de changé... L’âme ! Vous entendez bien : l’âme ! ... »
Et Dorgelès de se lancer dans une analyse de l’évolution de la politique de France... « Le pays était sous la domination turque et toute l’espérance se tournait vers la France. Grâce à l’enseignement des établissements religieux, notre langue était parlée partout. On nous aimait ; aveuglément et sans profit. Les musulmans eux-mêmes nous faisaient une place à part... Et ils nous respectaient... De loin, la France semblait parée de tous les prestiges ; de près, ce n’était plus qu’un gouvernement... Du jour au lendemain, par mandat des nations, nous devions satisfaire deux millions et demi d’êtres pour qui la liberté est simplement le droit d’opprimer le voisin. La tâche n’était pas facile de rester équitable entre ces races..., vingt religions ennemies dont chacune est une patrie. En favorisant l’un, on s’aliénait les autres... Et puis, il y eut les fautes inévitables des grandes tentatives, les hauts-commissaires dont on changeait comme de cantonniers, chacun avec sa politique ou sans politique du tout;... »
Puis revenant sur lui-même, Dorgelès de continuer en décrivant sa situation et celle de son environnement.
« Les idées tournent vite quand on brûle de fièvre. J’étais une minute sévère puis je devenais indulgent... Ne trouvant pas de repos pour mon esprit surexcité, je sautais d’un extrême à l’autre. “Il faut être fort !... Non... Il faut être bon...”
Enfin, à force de me débattre, mes membres crispés se détendirent et mes pensées aussi parurent s’apaiser. Quand j’eus vidé mon verre d’orangeade et passé un linge sur ma poitrine mouillée, il me sembla que j’avais essuyé mon mal, que c’était fini, et je me laissai glisser, délicieusement anéanti. Les yeux mi-clos, je regardais se coucher le soleil, qui avait mis toute la journée pour faire seulement le tour de l’hôtel. J’écoutais les bruits du dehors, le klaxon des taxis, les cris des camelots indigènes, le chant arabe d’un phono, et j’étais reconnaissant à toutes ces rumeurs de venir bavarder avec moi. »
« Je pouvais songer à tout cela, je ne frissonnais plus, je demeurais calme...Je suis resté couché cinq jours. Cinq jours interminables,... Instruit par le désœuvrement, j’étais à présent capable de reconnaître les marchands sans les voir, rien qu’à leurs cris, et je devinais l’heure à la couleur des toits. Je m’amusais aussi à discerner les piaulements de la basse-cour : le caquet des poules, le roucoulement des tourterelles, le glouglou des dindons... Par instant, mon regard tombait sur mon casque, poussé sur le porte-manteau comme un champignon monstre, et je songeais rageusement que, sans ce stupide accès de fièvre, je vagabonderais encore des ruines de Baalbeck aux cèdres du Liban. Au diable la dengue, Beyrouth et ses présents !
Je m’ennuyais, certes, mais je ne voulais voir personne, redoutant plus que la solitude le bavardage des inconnus, et j’avais épinglé à ma porte – ce sont bien là des idées de dingo – des papillons où les voyageurs ahuris pouvaient lire : “Grand contagieux. Défense d’entrer sans visa de l’hôpital”, ou bien encore : “Chien méchant. Le locataire ne répond pas des accidents.” Tout m’irritait. Le thermomètre montait trop vite, la montre tournait trop lentement. Si je fermais les persiennes, je manquais d’air; si je les ouvrais, j’avais trop chaud. Fatigué de lire, je songeais dans le vague, je prenais des notes, optimistes le matin, pessimistes au déclin du jour. Puis la fièvre revenait et j’engageais tout seul d’absurdes dialogues où je m’épuisais à me contredire... Je venais de vivre pendant des mois au milieu d’eux (des habitants) et je m’en voulais, à présent, de les avoir naguère si mal jugés. »
« Nous leur reprochons leur fanatisme étroit, leurs religions ennemies : nos sectarismes politiques valent-ils beaucoup mieux ? Leur amour de l’argent : le veau d’or ne règne-t-il que sur l’Hermon ? Leur duplicité, leur orgueil : sont-ce là des défauts qu’on ne rencontre qu’en Orient ? ...
La route directe de la Perse, discutai-je encore, voie aérienne des Indes... Chemin de Mossoul... L’Angleterre, ... . Politique du pétrole... »
Ainsi en-a-t-il été du témoignage de Roland Dorgelès sur le Liban des années 1927. Entre ses impressions personnelles et sa réflexion politique, il ne fait que rappeler la tradition des grands écrivains de la France qui, au cours des trois derniers siècles, ont su porter un regard plein d’intelligence et de compréhension à cette petite société atypique du Proche-Orient. Et il est bien approprié de le rappeler aujourd’hui avec la présence de l’Académie Goncourt à Beyrouth qui s’inscrit dans une longue tradition pleine de chaleur et d’affection.


Hyam MALLAT
Avocat et professeur,
Ancien président du conseil d’administration de la CNSS et des archives nationales

* Le témoignage de ces écrivains a fait l’objet d’un ouvrage « L’Académie française et le Liban », récompensé par la médaille de vermeil de l’Académie française pour le rayonnement de la langue et de la littérature françaises.

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