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Liban

À « Vieux-Marché », en Bretagne, une chapelle où la Croix et le Coran se côtoient

À la veille de l’Adha, le souvenir de Louis Massignon, pionnier du rapprochement entre l’islam et le christianisme, et les récits chrétien et musulman des Sept Dormants Martyrs d’Éphèse, évoqués par Mohammad Nokkari.
26/10/2012
Je ne savais pas, lorsque j’ai timidement lancé dans les années 90 mes premières idées d’une fête commune mariale islamo-chrétienne, que Louis Massignon (1883-1962) nous avait devancés d’un demi-siècle environ dans l’organisation d’une rencontre de prière commune entre musulmans et chrétiens.
Orientaliste et islamologue, Louis Massignon fut l’un des grands promoteurs du dialogue entre l’islam et l’Église catholique. Ce dialogue fut doctrinalement consacré par le concile Vatican II, dans le document Nostra Ætate, l’année même de la mort de Massignon. On a parfois reproché à Massignon un certain syncrétisme. Le pape Pie XI l’a qualifié de « catholique musulman » : allusion faite à sa conversion au christianisme à la suite d’une bouleversante lecture du mystique musulman Hallaj. Il était soucieux, durant sa vie, de rapprocher les unes des autres les pratiques religieuses des trois monothéismes chrétien, juif et musulman, en particulier dans certains lieux saints communs.
En 1953, ordonné prêtre dans l’Église grecque-melkite-catholique, Massignon visite la chapelle des Sept Saints Dormants Martyrs, à Vieux-Marché, et y célèbre une messe. C’est le jour du Pardon. Spontanément, il rapproche la tradition chrétienne des Sept Dormants Martyrs d’Éphèse, à qui est dédiée la chapelle, du récit qu’en fait le Coran. Massignon lance, ce jour-là, les bases d’une rencontre annuelle islamo-chrétienne. Le premier pèlerinage a lieu l’année suivante. Il se poursuit de nos jours.

La Bretagne profonde
Familier de la Bretagne depuis mon mariage, c’est tout récemment, par un ami de la famille habitant à Saint-Malo, que j’appris l’existence de la chapelle des Sept Dormants d’Éphèse. Au mois d’août dernier, sans plus attendre un temps ensoleillé qui tardait, je suis parti par un matin brumeux et pluvieux vers ce qu’on appelle la Bretagne profonde. Suivant l’autoroute de Saint-Brieuc – Lannion, après avoir quitté Guingamp, et en empruntant la départementale de Bégard, on parvient au petit village de « Vieux-Marché », où se trouve la chapelle.
Bâtie en forme de croix latine, les deux transepts de la chapelle sont surélevés de six marches, pour une raison bien précise : ils recouvrent un dolmen. Le mobilier de la chapelle est riche en anciennes statues. Les Sept Saints Martyrs, placés au-dessus de l’autel central dédié à Notre-Dame de la Miséricorde, ont fière allure. Un crucifix est placé sur la poutre maîtresse. Sur le dolmen trône saint Isidore, patron des laboureurs ; de chaque côté du saint, un ange avec chacun une houe et saint Michel terrassant le dragon. À côté d’une statuette du Christ est placé un cadre contenant le verset coranique « al-Kahf » en arabe et en français, reproduisant la version musulmane de l’histoire des Saints Dormants.

La route de l’étain
Les premières traces connues de l’histoire des Sept Saints Dormants se trouvent dans des manuscrits syriaques anciens datant des Ve et VIe siècles, ainsi que dans la liturgie de l’Église copte. L’histoire se retrouve dans les écrits de Grégoire de Tours (VIe siècle), chez Paul Diacre, moine bénédictin d’origine lombarde du VIIIe siècle, ainsi que dans la célèbre Légende dorée de Jacques de Voragine relatant le martyre de nombreux saints et saintes chrétiens à l’époque romaine. Ce culte, qui remonte à plusieurs siècles, pourrait avoir été introduit en Bretagne par l’intermédiaire de commerçants orientaux qui suivaient la route de l’étain.
L’histoire se déroule à l’époque des persécutions lancées par l’empereur romain Dèce, au milieu du IIIe siècle. Sept jeunes gens d’Éphèse (aujourd’hui Selçuk en Turquie) : Maximilien, Marc, Martinien, Denis, Jean, Séraphin et Constantin refusent d’abjurer leur foi chrétienne et de se prosterner devant les idoles. Ils cèdent l’ensemble de leurs biens aux pauvres et partent se réfugier dans une grotte située sur le mont Célion, près du tombeau de sainte Madeleine. Ils y sont emmurés vivants et tombent alors dans un profond sommeil. Peu après, dit une tradition, un chrétien vint graver à l’extérieur leur histoire et leurs noms.

Un sommeil de deux cents ans
Ils ne se réveillent que sous le règne de Théodose Ier (379-395), lorsque le propriétaire des terres descelle l’entrée de la grotte dans le but de la transformer en abri pour le bétail. Il y découvre alors les Sept Dormants. Ces derniers ont conservé la physionomie de leur jeunesse et imaginent n’avoir dormi qu’une nuit. En fait, leur « dormition » miraculeuse a duré près de 200 ans. L’un deux retourne à Éphèse pour y chercher de la nourriture et découvre avec stupeur la présence d’églises resplendissantes, ainsi que les visages étonnés des commerçants lorsqu’il leur présente ses pièces de monnaie à l’effigie de Dèce. Alerté par la nouvelle, l’évêque accompagné de l’empereur et de l’impératrice se rendent à la caverne pour constater le miracle. Après avoir raconté leur histoire à l’évêque, ils se rendorment aussitôt au sein de la caverne où ils sont inhumés.
Selon d’autres versions, ils parcoururent ensuite de nombreuses contrées pour répandre le miracle de la résurrection de la chair – qui était nié par certains hérétiques de l’époque –, avant de revenir à la grotte et de se replonger dans un sommeil cette fois définitif. Une église fut par la suite édifiée au-dessus de la caverne, et leur culte se répandit dans l’ensemble du Moyen-Orient durant les siècles suivants.

Le nombre de dormants
Le récit coranique est proche de cette version. Cependant, dans le verset concerné, le nombre des dormants est connu de Dieu seul. Les chiffres 3, 5 et 7 évoquent leur nombre, mais aucun d’eux n’est retenu. Cependant, il est plusieurs fois fait mention d’un chien ayant accompagné les jeunes gens. Enfin, le Coran précise que ces jeunes seraient restés endormis près de 309 ans.
Voici quelques versets du récit :
« Ne penses-tu pas que les compagnons de la caverne et d’al-Raqîm sont un de nos signes merveilleux ? Lorsqu’ils se furent retirés dans la caverne, les jeunes gens s’écrièrent : “Notre Seigneur ! Accorde-nous une miséricorde venue de Toi et assure-nous une conduite droite.” Dans la caverne, nous avons frappé leurs oreilles de surdité pour de nombreuses années. Nous les avons ensuite réveillés pour savoir, parmi les deux groupes qu’ils formaient, lequel avait le mieux compté la durée de leur séjour (...) C’est ainsi que nous les avons réveillés afin qu’ils s’interrogent mutuellement. L’un d’entre eux demanda : “Combien de temps êtes-vous restés ici ?” (...) C’est ainsi que nous avons divulgué leur histoire pour que les gens sachent que la promesse de Dieu est véridique et qu’il n’y a aucun doute en ce qui concerne l’heure. »

Deux sites archéologiques    
L’archéologie s’est intéressée à ce sujet, et deux lieux distincts se disputent le site présumé de la caverne : en Jordanie, à 7 kilomètres de l’est de Amman dans un village appelé al-Rajib (dans le Coran al-Rakim), et en Turquie, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Tarse, en Cilicie.
Quelle que soit la position de l’Église catholique à l’égard de la tradition des Sept Dormants Martyrs d’Éphèse, il reste que chrétiens, musulmans et juifs, nous n’adorons qu’un seul Dieu et nous partageons, malgré l’obstination des extrémistes, des croyances théologiques proches sur Dieu, les prophètes, les anges, et le jugement dernier. Nous partageons aussi des valeurs morales communes. Nous pouvons certainement nous unir pour invoquer ensemble Dieu et nous souvenir de saints honorés dans nos religions respectives. Nous devons dialoguer et accepter les points qui nous séparent avec respect, sans haine et sans humiliation de l’autre.
Je crois, en fin de compte, que Dieu nous a créés en nations et en tribus afin de nous familiariser les uns avec les autres, et non point pour nous battre aussi injustement que perpétuellement. Le meilleur parmi nous est celui qui craint Dieu le plus, et celui que Dieu aime le plus est celui qui sait faire profiter de ses bonnes actions l’humanité toute entière.

Mohammed NOKKARI

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