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La visite de Benoît XVI au Liban

En 1997, la visite de Jean-Paul II au Liban suscitait l'espoir des uns et l'inquiétude des autres

Dans les archives de L'Orient-Le Jour

De nombreux parallèles étaient établis entre le Liban sous occupation syrienne et la Pologne sous un régime communiste pro-soviétique.

olj.com
13/09/2012

Benoît XVI ne vient pas "comme un puissant chef politique" au Liban et il ne faut pas attendre de lui des consignes précises aux chrétiens syriens dans la crise actuelle, a indiqué le 11 septembre, soit trois jours avant l’arrivée du pape à Beyrouth, le porte-parole du Saint-Siège, le père Federico Lombardi.

Il ne faut pas attendre de "grandes interventions de nature politique" sur la Syrie ou d'autres sujets, a ajouté le père jésuite au cours d'un point de presse à Rome, soulignant qu'il s'agit simplement de remettre "une exhortation apostolique" aux chrétiens de la région.

 

En 2012, la Syrie, dans les diverses ramifications de la crise qui y sévit (positionnement politique des chrétiens de Syrie par rapport au régime de Bachar el-Assad, répercussions sécuritaires de la crise sur le Liban…) est dans tous les esprits, dans le cadre de la visite de Benoît XVI au Liban.

 

En 1997, lors de la visite de Jean-Paul II au Liban, la Syrie était déjà la toile de fond de la visite papale, mais dans sa forme de puissance occupante au Liban.

 

 

Avant l’arrivée de Jean-Paul II à Beyrouth, de nombreux commentateurs avaient établi des parallèles entre l’opposition du pape à l’idéologie communiste, notamment en Pologne, et la situation du Liban occupé par une armée étrangère. Avec en filigrane, une question, qui a traversé les colonnes de L’Orient-Le Jour en ce mois de mai 1997 : le pape pourrait-il, devrait-il, voudra-t-il, se poser dans un Liban sous occupation, comme il l’avait fait dans une Pologne communiste ?

 

En 1997, avant sa visite, le pape suscite donc l’espoir des uns, et l'inquiétude les autres. Inquiétude d'autant plus forte que le message final du synode qui s’est tenu entre le 26 novembre et le 14 décembre 1995 mentionne spécifiquement le Liban comme pays de "pluralisme culturel", réclame une "démocratie consensuelle" et … souhaite "le départ des troupes syriennes" du Liban. "Rien n’est plus démoralisant pour le peuple libanais que le sentiment qu’il n’est plus maître de son destin", peut-on encore lire dans ce message.

 

"A mesure qu’on se rapproche du 10 mai, l’inquiétude grandissante des prosyriens se reflète par un surcroît de déclarations insistant sur la nécessité de garder à la visite papale un caractère purement paroissial, sans aucune connotation politique. Ce qui serait effectivement le meilleur moyen d’éviter une quelconque évocation de la présence syrienne, du rétablissement de la souveraineté et de l’autonomie de décision nationales", écrit Emile Khoury, analyste à L’Orient-Le Jour, le 6 mai 1997.

 

Au rang des inquiets, le leader druze Walid Joumblatt qui lance des mises en garde, reproduites par l’OLJ : Il faut se méfier "du Vatican en tant qu’Etat qui a par le passé appuyé la dictature au Salvador et au Brésil, qui a agi en Pologne contre le communisme et qui est contre la gauche sociale dans le monde", déclare-t-il le 9 mai 1997.

 

 

Du côté de ceux qui émettent une once d’espoir, Issa Goraieb, éditorialiste à l’Orient-Le Jour, qui écrit le 10 mai 1997 :

"Votre Sainteté, il est vrai que le Liban, ce n’est pas la Pologne. Mais ce n’est pas non plus le paradis retrouvé que chante sans vergogne la propagande officielle; et si le rideau de fer est tombé — qui donc pourrait oublier le premier coup de boutoir que lui porta Jean-Paul II? — d’autres écrans subsistent, plus insidieux peut-être, parce que parés d’un semblant de normalité.

 

Derrière ce funeste rideau de fumée, s’étend le règne du faux et de la contrefaçon: fausse démocratie, entretenue à coups d’élections trafiquées et qui ôte aux citoyens toute possibilité de se doter des représentants de leur choix; fausses institutions qui rendent le Liban pratiquement ingouvernable du dedans, et qui perpétuent sa condition actuelle de dépendance même pas autonome. Fausse liberté d’expression servant tout juste de défouloir, dans un pays dont les gouvernants n’ont aucun compte à rendre à l’opinion publique dès lors qu’ils sont agréés par les tuteurs, et où il aura fallu rien moins que la visite d’un pape pour qu’il soit permis aux citoyens de descendre pacifiquement dans la rue. Fausse sécurité publique, démentie par les arrestations intempestives et les détentions illégales, dont le parquet est souvent le dernier informé.

 

Faux règne de la loi, à l’ombre duquel on pratique une justice des plus sélectives, embastillant certain chef de guerre alors que d’autres sont promus aux plus hautes charges de l’Etat. (…)

 

Fausse prospérité enfin que celle dont tirent surtout profit — le plus ouvertement du monde — les préposés au pouvoir et leurs proches (…).

 

Dans ce Liban où le meilleur refuse de le céder au pire, où l’attachement aux traditions de coexistence dans la liberté est capable de s’avérer plus fort que toutes les contraintes, soyez le bienvenu, Saint-Père. Bénissez cette terre et ses enfants. Et des pans de votre robe blanche chassez, de grâce, un large, un substantiel pan de fumée". (extraits de "Rideau de fumée", 10/05/1997)

 

 

Garder espoir, mais ne pas attendre des miracles. Tel est le propos de Michel Touma, journaliste à L’Orient-Le Jour.

 

"Ce n’est pas la première fois que le pape Jean-Paul II accepte lucidement de dépasser les contraintes du moment pour miser sur le long terme. L’exemple de la Pologne est sur ce plan assez révélateur.

En décembre 1981, le régime communiste pro-soviétique au pouvoir à Varsovie réagissait à la montée fulgurante de +Solidarnosc+ en menant un coup de force commandité, à l’évidence, par Moscou. Le pape Jean-Paul II prêche alors la modération et s’emploie à user de son influence auprès de ses concitoyens catholiques pour calmer le jeu. En 1983, lorsqu’il se rend pour la deuxième fois en Pologne, il rencontre officiellement le général Jaruzelski et se contente d’un entretien très discret avec Lech Walesa.

 

Cette attitude prudente avait alors été interprétée par certains comme un désaveu du mouvement +Solidarnosc+. Or, nul ne saurait mettre en doute l’engagement de Jean-Paul II aux côtés de la contestation catholique contre le régime communiste pro-soviétique qui était en place dans son pays natal. Ce n’est qu’après l’arrivée de Mikhail Gorbatchev au pouvoir à Moscou, en 1985, que le souverain pontife estimera que le moment est venu de porter le coup de grâce à l’establishment polonais inféodé à l’URSS", écrit, le 9 mai 1997, Michel Touma, dans un article intitulé "La graine de l’espoir".

 

"A l’instar de la Pologne, la position affichée publiquement par le Saint-Siège ces dernières années dans certains pays d’Amérique latine et même d’Afrique montre clairement que l’Eglise n’agit de tout son poids pour provoquer un bouleversement ou des changements profonds que lorsqu’elle juge que le terrain est prêt.

 

Certes, le cas particulier du Liban n’est nullement comparable à celui de la Pologne ou d’autres pays d’Amérique latine du fait de l’extrême complexité et de l’enchevêtrement de la conjoncture présente au Proche-Orient. C’est précisément en raison d’une telle conjoncture qu’il ne faudrait pas s’attendre à ce que la visite du pape débouche sur un +miracle+ au niveau de la situation actuelle dans le pays, comme le souligne le leader du PNL, M. Dory Chamoun", poursuivait Michel Touma.

 

 

Alors que l’Orient-Le Jour lui demande s’il est possible d’établir un parallèle entre le cas du Liban et celui de la Pologne, l'ancien ministre libanais des Affaires étrangères, Fouad Boutros, répond, le 9 mai 1997 :

"J’ai longuement rencontré le pape en 1979. Il m’a dit à l’époque: +oVotre pays me rappelle la Pologne+. Mais je pense que les deux cas sont totalement différents. En Pologne, les Américains et la CIA étaient partie prenante. La visite du pape a servi de catalyseur à un processus politico-moral, à un phénomène qui était déjà en cours depuis un certain temps. Il s’agissait alors d’accélérer le processus populaire sous-jacent, alors que dans notre cas il s’agit de renverser la vapeur et de remettre les pendules à l’heure. Il faut avouer que la tendance générale du pouvoir au Liban est plutôt contre les droits de l’homme, contre les libertés, contre la conception chrétienne du gouvernement, contre la morale. C’est le pouvoir qui devrait tirer la conclusion de cet enseignement. Le voudra-t-il? Le pourra-t-il?"

 

 

 

Dans la rue, pendant la visite du pape, les militants aounistes opposés à la tutelle syrienne donnent de la voix.


"+Au Liban, le Christ a transformé l’eau en vin et Votre Sainteté a transformé le désespoir en espoir+. Les milliers de personnes rassemblées à Furn el-Chebbak, Hazmieh, et Baabda pour accueillir le pape prient tous pour que la visite de Sa Sainteté ait cet effet. Les mêmes mots sont sur toutes les lèvres : espoir, paix, justice. Les jeunes aounistes groupés dans divers secteurs de l’axe Furn el-Chebbak-Baabda ajoutent : liberté, indépendance, souveraineté. Chacun à sa manière exprime l’espoir que la visite du pape, aura l’effet d’un coup de baguette magique et balayera d’un coup tous les problèmes dont l’ensemble des Libanais se plaignent. Et ceux qui, jusqu’au passage du pape caressaient encore cet espoir, n’ont pas tardé à parler d’utopie : A peine le pape a-t-il traversé Hazmieh, vers 13h45, que cinq jeunes aounistes étaient arrêtés et emmenés à Fayadieh. Et pour cause: ils avaient +osé+ brandir des calicots réclamant le rétablissement de la souveraineté libanaise et l’indépendance du pays.

(…)

Ceux qui croient aussi que la visite +ne peut changer quoi que ce soit à la situation dans le pays+ sont nombreux. Ils pensent, comme Elie, venu de Dekouaneh, que le pays est fondé sur +des bases qui ne peuvent pas être détruites apparemment+. +Voilà vingt ans qu’on parle et rien n’a changé. En Pologne, grâce à Jean-Paul II, le régime communiste s’est effondré et a été remplacé par un autre démocratique. Espérons qu’au Liban, le peu de démocratie qui nous reste ne se transformera pas en dictature+, déclare Elie, sur un ton désabusé". (extraits d’un reportage réalisé par Tilda Abou Rizk, dans L’Orient-Le Jour, le 11 mai 1997.

 

 

Dans son discours, le souverain pontife dit aux jeunes : "Il vous appartient de faire tomber les murs qui ont pu s’édifier pendant les périodes douloureuses de l’histoire de votre nation; n’élevez pas de nouveaux murs au sein de votre pays. Au contraire, il vous revient de construire des ponts entre les personnes, entre les familles et entre les différentes communautés. Dans votre vie quotidienne, puissiez-vous poser des gestes de réconciliation, pour passer de la méfiance à la confiance!" (11/05/1997)

 

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