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Au Liban, Rahel Zegeye, militante éthiopienne, met les petits plats dans les grands

Gastronomie Pas besoin d’aller jusqu’en Éthiopie pour déguster des doro wat et autres samboussas. Rahel Zegeye, chef cuisinier invité du restaurant Tawlet mercredi dernier, a partagé, le temps d’un repas, sa culture et son combat.
09/08/2012

Mercredi dernier, l’Éthiopie s’invitait dans la cuisine du Tawlet, petit restaurant de Mar Mikhaël. Aux fourneaux, une jeune femme à la démarche calme, mais assurée, coupe les dernières crudités. Rahel Zegeye, 32 ans, prépare aujourd’hui un buffet composé de onze plats éthiopiens pour plus d’une soixantaine de personnes. Elle a acquis, enfant, son expérience de cuisinière à Addis-Abeba, auprès de sa mère et de ses huit frères et sœurs. « Nous sommes une famille très nombreuse : cuisiner pour soixante personnes n’est absolument pas un souci pour moi, c’est même plutôt courant », souligne sur un ton amusé la jeune femme. 

Maskaram, une amie éthiopienne de longue date, est venue l’aider à préparer le buffet, avec la collaboration de toute l’équipe du Tawlet. Au menu : salades, hors-d’œuvre de haricots, de lentilles et de samboussas – petits beignets triangulaires farcis de légumes et de piment, un alkilt wok – plat constitué de viande marinée aux sept épices, ou encore un doro wat – plat de poulet et d’œufs durs marinés dans une sauce au piment rouge, tous servis dans la traditionnelle galette éthiopienne, l’injera.

« Voir changer les choses »
Arrivée au Liban il y a douze ans, Rahel Zegeye travaille, depuis, en tant qu’employée de maison. Petite, elle rêvait de théâtre et d’écriture. Mais la situation économique de son pays en a décidé autrement. Une fois ses études achevées, elle prend conscience qu’aucune opportunité ne s’offre à elle. « Il fallait que je parte, n’importe où pourvu que je puisse travailler », explique-t-elle. La jeune Éthiopienne, alors âgée de 20 ans, s’envole pour le pays du Cèdre, où elle est engagée comme employée de maison chez une femme à qui le gouvernement libanais confie son passeport. Pendant près de six ans, elle travaillera pour celle qu’elle appelle aujourd’hui « le diable ». Loin de se laisser abattre par les tourments du passé, Rahel Zegeye a su tirer sa force de cette expérience, mais aussi la volonté de se battre. « Au Liban, une cinquantaine de travailleuses immigrées se suicident chaque année, déplore-t-elle. Ce n’est pas normal. Je veux faire quelque chose pour elles, je veux voir changer les choses rapidement. Nous voulons faire respecter les droits de l’homme. En 2012, siècle des envolées technologiques, ce n’est pas trop demander ! »
Aujourd’hui, elle travaille quatre jours par semaine au service d’un homme qu’elle considère comme un père d’adoption. Mais cette femme éthiopienne ne compte pas pour autant en rester là.
Quand il s’agit de blâmer les employeurs abusifs, Rahel Zegeye n’a pas sa langue dans sa poche. « Ils ne comprennent pas qu’ils doivent prendre soin des femmes venues travailler au Liban. Ils les traitent comme des animaux, gardent leur passeport, les exploitent toute la journée et les enferment. Les plus chanceuses touchent à peine 150$ par mois... [en début de contrat, NDLR]. Le prix d’une paire de chaussure!» se révolte-t-elle. Depuis, Rahel Zegeye mène de nombreuses actions au sein de l’association Migrant Workers Task Force, pour aider et soutenir les travailleurs immigrés. L’an passé, un rapport des Nations unies faisait état de quelque 200000 travailleurs domestiques menacés de servitudes au Liban.

La fiction au service de la réalité
Durant son temps libre, Rahel Zegeye poursuit ses rêves d’enfants. Elle a écrit et réalisé son premier film, Beyrouth, que le gouvernement éthiopien – qui avait pourtant donné son accord en amont au projet – a finalement refusé de diffuser. Un coup dur pour la réalisatrice en herbe, qui a néanmoins réussi à organiser quelques projections à l’AUB et la LAU de Beyrouth. Aujourd’hui, elle s’est entourée de Libanais pour mener à bien son nouveau projet : un film sur la condition des travailleurs immigrés au Liban. « Je veux parler des relations entre autochtones et travailleurs étrangers, de la manière la plus mesurée possible. Il y a parfois de mauvaises expériences, mais aussi de belles rencontres ». À toutes ces personnes venues travailler au Liban et qui vivent aujourd’hui dans une situation précaire, Rahel Zegeye n’a qu’un message à délivrer: « Soyez fortes! »
Le temps de la discussion, le buffet est pris d’assaut. Les assiettes se remplissent, les plats se vident. À l’extérieur, les premiers clients repus s’affairent autour de la traditionnelle cérémonie du café, préparée par une amie de Rahel Zegeye. La salle continue de s’animer de nombreuses conversations, les bruits de couverts raclant le fond des assiettes sonnent la consécration de la jeune cuisinière. Des critiques dithyrambiques se font entendre, tant sur les saveurs de la cuisine que sur la qualité des produits. Berj, tout juste arrivé d’Autriche, est décidé : « S’ils recommencent, sans aucun doute, je reviens. »

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