Nos Lecteurs ont la Parole

Les jeunes et la colère de Nadine Labaki*

Guerres, communautés et mémoire
11/04/2012

Il fallait communiquer aux jeunes Libanais de la nouvelle génération la colère de Nadine Labaki : « Vous êtes des hommes ? Vous n’avez pas honte ? Allez-vous enfin apprendre ? » Ce ne fut pas un groupe restreint et sélectif de jeunes, mais plus de mille du cycle secondaire, de toutes les régions, communautés, couches sociales, appartenances et non-appartenances. Ils ont participé au programme entrepris par l’association Gladic, et se sont rassemblés à l’Institut d’études islamo-chrétiennes, à l’Université Saint-Joseph, avec la participation de Nadine Labaki, réalisatrice du film Et maintenant on va où ? qui concerne au plus haut point notre mémoire endolorie, fragmentée et à restaurer.


Trois séquences du film sont projetées et commentées par Nadine Labaki devant un aréopage de jeunes fascinés et transformés. Le regard intrigué de Nadine Labaki, partout dans le film, à la fois étrangère, absente et fort présente, se comprend lors de son explosion de colère : « Vous n’avez pas honte ? »


Honte de quoi ? De la virilité instinctive, bête et bestiale ; de l’asservissement à des rumeurs externes et à
des causes étrangères aux intérêts de chacun et de la collectivité, honte de la mécanique de répétition de « guerre pour les autres » et du fanatisme à fleur de peau et qui n’a rien de religieux, ni chrétien ni musulman.

Tragi-comédie faussement religieuse
Des spectateurs avaient interprété avec des œillères des passages tragi-comiques du film où il s’agit plutôt d’une mascarade qui pourrait être savamment manipulée par des experts en politologie de la religion. C’est dire que l’enjeu du conflit est ailleurs, le plus souvent dans des bêtises que des humains font assumer aux dieux. Justement, il n’y a pas de religion dans Et maintenant on va où ?, mais une mascarade, à un âge surtout où les marchands du temple ont envahi tous les temples. L’affaire n’est ni chrétienne ni musulmane, mais politiquement christianisée et islamisée. Ce sont finalement les femmes, les victimes les plus touchées par la bêtise guerroyante et répétitive d’hommes dupes et manipulés, qui prennent leur destin en main.


« Ne réagissez pas à ce qui passe au dehors. » Nadine Labaki répète cette phrase du film dans son commentaire à l’USJ. On pourrait aussi répéter cette injonction que disent les surveillants des écoles dans les cours de récréation : « Les petits ne jouent pas avec les grands. » Le Liban est certes grand par son message, mais petit dans le jeu des nations. L’attrait du dehors révèle l’incapacité atavique à s’assumer en tant que peuple adulte mûri par l’expérience : « Allez-vous enfin apprendre ? »

Restaurer et immuniser
Il ne s’agit pas d’une réunion, d’une assemblée, d’une rencontre à l’Institut d’études islamo-chrétiennes à l’USJ, mais d’un vaste chantier, le premier du genre, entrepris par des diplômés du mastère en relations islamo-chrétiennes à l’Université Saint-Joseph et auquel plus de 2 000 jeunes ont déjà été engagés, à l’initiative du Gladic, association fondée par Ziad Chalhoub, Salim Daccache, Suad al-Hakim, Ahmad Hoteit, Sami Khalifé, Antoine Messarra et Mohammad Nokari.
Le chantier, avec la participation finale de Nadine Labaki, constitue l’œuvre éducative la plus profonde en vue de restaurer la mémoire délabrée et pour immuniser la nouvelle génération contre la mécanique de répétition de guerres pour les autres et aussi contre des rêves fracassés d’homogénéité ou de supériorité grâce à un soutien extérieur. Les Libanais n’ont pas une cause plus importante que la cause libanaise, pleinement assumée, exemple d’arabité culturelle et non celle des prisons, de pluralisme et d’unité, et aussi modèle antinomique du sionisme qui opère une corrélation entre territoire et identité, corrélation qui risque de ravager le monde arabe.


Poètes, romanciers, dramaturges, cinéastes, étudiants et élèves engagés sont à la rescousse de notre mémoire, alors que nombre d’historiens s’empêtrent dans une historicité sans impact sur la psychologie collective, les mentalités, les perceptions et les traumatismes. Il s’agit de nous immuniser face aux manipulateurs. L’histoire en tant que discipline scientifique, et il faut qu’elle le soit, n’est pas la mémoire qui est l’histoire vécue, perçue, imaginée, mythifiée, ritualisée et, le plus souvent, véhiculée par la famille, le milieu, les médias, les événements.


Que faire pour que l’histoire en tant que discipline scientifique, écrite et enseignée, forge la mémoire à l’encontre de mémoires fragmentées véhiculées par d’autres moyens de socialisation et, le plus souvent, en contradiction avec les données de l’histoire ? La mémoire est un problème qui relève de la sociologie, de la psychologie, de la psychologie historique, de l’histoire des mentalités et de la psychanalyse.

***
Les politico-historiens continueront à se bagarrer sur l’histoire du Liban. Nous écrirons, nous et les jeunes, l’histoire
des Libanais.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel, Professeur à l’USJ

*Le texte est un extrait de la communication orale enregistrée et de synthèse au cours de l’assemblée à l’amphithéâtre Aboukhater à l’USJ du Gladic – Groupement libanais d’amitié et de dialogue islamo-chrétien.

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