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Liban

La Tunisie, de la révolution aux urnes

29/11/2011
Le 14 janvier 2011, moins d’un mois après l’immolation par le feu de Mohammad Bouazizi à Sidi Bouzid, le peuple tunisien faisait tomber Zine el-Abidine Ben Ali. Ce fut le déclenchement du « 89 arabe » qui est venu sonner le glas de toute une époque et de cette conception patrimoniale du pouvoir qui devait conduire Gamal Moubarak, Seif el-Islam Kadhafi, ainsi que le fils ou le neveu de Ali Abdallah Saleh à suivre le chemin tracé par Bachar el-Assad en 2000, celui de la succession dynastique, stade ultime de la faillite politique et morale des États postcoloniaux.
 Dix mois plus tard, c’est un tout autre paysage qui est apparu en Tunisie, celui d’élections libres et pluralistes, avec 11 000 candidats (dont 5 000 femmes), représentant 120 partis politiques de toutes tendances, qui se sont disputé les 217 sièges de l’Assemblée nationale constituante. La participation fut proche de 90 %.
 Cette Assemblée doit, en un an, jeter les fondements de la Tunisie de demain et choisir entre un régime présidentiel, qui permettrait à l’exécutif d’affronter les nombreux défis sociaux et économiques, ou un régime parlementaire, destiné à éviter les dérives autoritaires et le pouvoir personnel, dans un pays qui, depuis 1956, n’a été dirigé que par deux hommes, Habib Bourguiba puis Ben Ali.
 Deux grandes tendances se sont affrontées et le débat portait tout autant sur l’économie que sur le clivage laïc/ religieux. D’un côté, la tendance islamiste du parti Ennahda de Rached Ghannouchi, de l’autre, en rangs dispersés, plusieurs partis laïcs qui revendiquent tous la social-démocratie et oscillent entre centre gauche et centre droit.
 Rentrés de leur exil londonien, auréolés de l’image de victimes – exilées ou torturées – du benalisme, les islamistes ont mené une campagne tambour battant et ont rapidement repris pied, grâce aux relais qu’ils avaient préservés dans les mosquées et organismes de charité. Les dirigeants d’Ennahda étaient porteurs de slogans simples, s’adressaient au peuple en arabe dialectal et multipliaient les initiatives locales sans lésiner sur les moyens. Al-Jazira offrit un temps d’antenne considérable à Ghannouchi, réputé proche du prédicateur Youssef el-Qardawi. Ennahda a triomphé en entonnant le refrain de la défense de l’identité nationale et des valeurs traditionnelles, et en faisant campagne sur les thèmes de la lutte anticorruption, se présentant comme un parti propre n’ayant trempé dans aucune malversation. Mais les adversaires de Ghannouchi s’interrogent sur les financements considérables dont son parti a bénéficié, et suggèrent qu’il aurait obtenu un soutien évident des monarchies du Golfe et notamment du Qatar. Lorsque la commission électorale a souhaité réguler l’accès aux médias étrangers (donnant une surexposition à Ennahda) et examiner les financements politiques, Ghannouchi a tout simplement retiré son représentant de la commission.
 Du côté des partis laïcs, le Parti démocrate progressiste (PDP), formation centriste proche des milieux d’affaires, également dotée de moyens financiers conséquents, a fait un score très décevant, sans doute parce qu’il fut perçu comme incarnant un nouvel establishment. Son président Ahmad Négib Chebbi dénonçait le « projet d’État idéologique » d’Ennahda et faisait du développement économique son cheval de bataille. Le PDP s’était ouvert à des personnalités marquantes de la société civile, comme l’économiste Moncef Cheikhrouhou, professeur à HEC et intellectuel de renom, qui fut tête de liste dans la circonscription de Tunis 1. En écartant toute alliance avec Ennahda et en refusant de participer au gouvernement, le PDP se pose en recours et pourrait récolter, dans un an ou deux, les fruits du mécontentement.
 Deux autres partis du centre gauche ont mieux tiré leur épingle du jeu : le Congrès pour la République du neurologue et militant des droits de l’homme Moncef Marzouki, opposant historique de Ben Ali et pourfendeur des financements opaques, ainsi que la formation Etakattol (Forum démocratique pour le travail et les libertés) de Mustapha ben Jaafar, qui est également médecin et dissident de longue date. Grands vainqueurs de ces élections avec 41 pour cent des suffrages, les islamo-conservateurs d’Ennahda devront donc composer avec d’autres forces politiques et avec un courant laïc, libéral et progressiste, légitime et ancré dans l’histoire. Les 217 constituants ont d’ailleurs élu Marzouki président de la République et Ben Jaafar président de l’Assemblée nationale constituante.
 Dans ses discours officiels, Ennahda dit prendre pour modèle l’AKP turc, affirme vouloir « garantir la liberté de croyance et de pensée », « les droits des minorités religieuses », et « préserver les acquis de la femme ». Les États-Unis ont pris langue avec Ennahda et ne semblent pas craindre ce parti. S’il est fort éloigné du modèle iranien ou de celui des islamistes algériens, Ghannouchi reconnaît néanmoins avoir subi dans sa jeunesse la forte influence de Sayyid Qutb, leader très extrémiste des Frères musulmans égyptiens, qui fut pendu par Nasser en 1966.
 Le programme d’Ennahda ratisse large mais reste flou sur certains points. Il souhaite par exemple réduire le nombre de divorces, mais sans préciser comment on s’y prendra ! On peut toutefois penser qu’au contact des dures réalités économiques, devant désormais rendre des comptes, Ennahda adoptera un discours pragmatique et minimisera les provocations sur le dossier identitaire.
 Le cas tunisien restera un remarquable cas d’école de la « transitologie », cette discipline qui analyse les évolutions vers la démocratie, notamment les précédents d’Amérique latine et d’Europe de l’Est. En formant une « Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) » et surtout une « Instance supérieure pour la réalisation des objectifs de la révolution » (Isror), la Tunisie a réussi à se doter en quelques mois d’outils, peut-être imparfaits, mais permettant de gérer au mieux cette phase de transition juridique et constitutionnelle. Par contre, la transition économique tarde à voir le jour, le tourisme est en berne et le chômage des jeunes demeure trop élevé.
 En réussissant, sans la moindre aide extérieure, la première révolution populaire authentique et non violente de l’histoire du monde arabe, les Tunisiens ont été fidèles à leur réputation de pionniers.
 En 1846, Ahmad Ier, bey de Tunis et modernisateur, fait de la Tunisie le premier pays de la région à abolir l’esclavage, deux ans avant la France. Quelques années plus tard, le principe de la liberté de religion fut pour la première fois affirmé dans un pacte. En 1861, sous Sadeq Bey, fut proclamée la première Constitution du monde arabe, qui séparait de fait les pouvoirs spirituel et temporel.
 Les syndicats et la Ligue des droits de l’homme sont enracinés en Tunisie depuis des décennies. Après l’indépendance obtenue en 1956, le « combattant suprême », Habib Bourguiba, impose, non sans autoritarisme, des réformes qui vont heurter de front les conservateurs tunisiens, bien au-delà des cercles islamistes. Il promulgue le code du statut personnel, rénove le droit de la famille au grand dam des oulémas et des tribunaux religieux, met fin au rôle de la grande université islamique de la Zitouna, octroie le droit à la contraception dès 1962 et permet l’avortement dès 1965, dix ans avant la loi Veil en France. C’était sans doute aller beaucoup trop loin, trop vite. Un demi-siècle plus tard, la Tunisie profonde demeure conservatrice et attachée aux traditions, mais toujours est-il qu’une remise en question par Ennahda des droits des femmes ne manquerait pas de susciter une levée de boucliers.
 Les résultats des élections montrent que ceux qui avaient annoncé une phase « postislamiste » étaient allés trop vite en besogne, mais nous sommes encore loin d’une remise en question du modèle historique tunisien.
 Certes, Rached Ghannouchi continue de vouer une haine tenace à Bourguiba et à tout ce que ce dernier représentait. Aura-t-il sa revanche ? Probablement pas. Chacun des deux courants devra désormais compter avec l’autre et les Tunisiens regardent aujourd’hui vers l’avenir. Ils jugeront leurs dirigeants sur des questions on ne peut plus profanes : le nombre d’emplois créés et le développement des régions intérieures si longtemps délaissées. « Shughl, Hurrya, Karama » (travail, liberté, dignité), scandaient les révolutionnaires. C’est du premier volet de ce triptyque que dépendra la pérennité des deux autres.

Karim Émile BITAR
 Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)

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Halim Abou Chacra

Un aperçu de grande clarté sur la Tunisie et sa révolution du professeur Bitar. "Fidèles à leur réputation de pionniers", les Tunisiens ont certes fait une "révolution pionnière". Néanmoins il faut attendre pour voir si le parti d'Ennahda, vainqueur des élections, est réellement décidé à instaurer un pouvoir libéré d'une vision islamiste bien en recul sur le 21e siècle. Il se peut que son président, Rached Ghannouchi, doive beaucoup au Qatar et à Al-Jazira en son ascension révolutionnaire, comme le suggère le professeur, mais, dit en toute franchise, en vue de son succès en un tel pouvoir, il ne peut plus être tant "proche" du guide spirituel de la chaîne, cheikh Youssef el-Qardawi, une personnalité bien en dissonance avec son temps.

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