L’édito de Abdo CHAKHTOURA

La grande absolution

17/03/2009
La politique, dit-on, est l'art du possible ; le régime syrien, on ne le dira jamais assez, est passé maître dans l'art de ce possible. Jugez-en vous-mêmes car il y a de quoi avoir le tournis jusqu'à l'écœurement de voir tous ces missi dominici prendre, à la file, le chemin de Damas, situation que d'aucuns qualifieraient froidement et logiquement de pragmatisme.
Voué aux gémonies, boycotté par ses pairs arabes, menacé par les Occidentaux et à leur tête les États-Unis, détesté par une grande majorité de Libanais qui l'accusent de l'assassinat de Rafic Hariri et des martyrs qui ont suivi, le voilà courtisé par tous ses détracteurs y compris les États-Unis, l'Europe, l'Arabie saoudite et l'Égypte suivant ainsi le sillon tracé par la France de Nicolas Sarkozy, le premier des éclaireurs. Bref, c'est le temps du grand pardon !
Cependant, la nouveauté, même nuancée mais la plus surprenante, est venue, cerise sur le gâteau, des plus implacables de ses ennemis, c'est-à-dire les dirigeants du 14 Mars qui s'estimaient être, par expérience, ses proies les plus immédiates.
Quoique assortie de conditions élémentaires, mais principales, comme le respect de l'indépendance du Liban, de son intégrité, de sa souveraineté et de ses frontières, la main tendue des quatorze-marsistes, dimanche au BIEL, s'adressait au régime de Bachar el-Assad, celui-là même auparavant désigné par eux comme le commanditaire de tous les attentats au Liban depuis au moins 2005. Ces dirigeants de la majorité ont-ils oublié qu'ils ont toujours fait le distinguo entre le peuple syrien frère et le régime tyran qui l'oppresse et qui assassine les élites libanaises ?
Ont-ils été soudainement atteints d'amnésie pour oublier, il y a quelques jours encore, les dernières menaces en date à peines voilées proférées par le chef de l'État syrien qui disait que le Liban allait imploser si le tribunal était politisé et si les différentes parties ne gouvernaient pas ensemble le pays ?
 À ce titre et trois ans durant, la grande majorité des Libanais avait été activement mobilisée, à cor et à cri, contre ce régime qui, selon eux - ils avaient à l'époque probablement raison - tentait de reprendre pied au Liban par tous les moyens, y compris le meurtre, la déstabilisation sanglante comme à Nahr el-Bared puis la razzia contre Beyrouth et la Montagne en mai 2008.
Qu'y a-t-il eu depuis lors pour justifier un tel changement d'attitude qui rejoint la politique d'ouverture à l'égard de la Syrie pratiquée déjà par le général Michel Aoun qu'ils avaient copieusement qualifié de tous les noms d'oiseaux pour avoir osé opérer ce rapprochement ?
Y-a-t-il donc eu des changements sur le terrain ? Est-ce que les Palestiniens armés à la solde de Damas ont démantelé leurs bases de Naameh et celles de la Békaa ? Est-ce que les camps disséminés sur tout le territoire ont été démilitarisés comme en Syrie ou expurgés des groupuscules manipulés par Damas ? Est-ce que les milices libanaises prosyriennes se sont retirées de Beyrouth, de ses quartiers, de ses ruelles et des entrées de ses immeubles où les armes sont discrètement cachées ? Est-ce que les frontières libano-syriennes ont été tracées ? Est-ce que l'ambassadeur syrien au Liban a déjà été nommé ? Est-ce que les détenus libanais dans les prisons syriennes ont été libérés et rapatriés ?
En exergue dans ces mêmes colonnes il y a quelques mois, une déclaration de Condoleezza Rice qui se trouvait en Libye chez le colonel Kadhafi, alors dernière recrue américaine dans la région. L'ancienne secrétaire d'État avait été claire : Les États-Unis, avait-elle dit crûment, n'ont pas d'ennemis permanents ; et l'auteur de ces lignes de rétorquer, à l'intention des amis libanais de Washington, que cette déclaration veut aussi dire que ces mêmes États-Unis n'ont pas d'alliés permanents. Est-ce pour anticiper le mouvement et prévenir les gâchis éventuels d'un lâchage US que le 14 Mars a effectué la manœuvre du BIEL ? Quel va en être le prix ? Sera-t-il suffisant, ce prix, pour calmer la douleur des familles qui ont perdu les leurs et le désespoir de celles qui attendent leurs fils encore détenus dans les geôles du régime syrien ?
Longtemps après Sarkozy, et prenant le contre-pied de son prédécesseur George W Bush, le président Obama, qui semble aussi pragmatique que son homologue français, a opté d'emblée pour le dialogue. Son administration, pense-t-il, se fera ainsi de nouveaux amis ou un peu moins d'ennemis, dans l'espoir que la pax americana règne dans cette région turbulente où le pétrole est roi et où Israël a de plus en plus de mal à écarter les dangers qui l'entourent.
 Dans cette optique, la Syrie a été le premier pays à être démarché, suivi aussitôt par l'Iran. La nouvelle administration US s'est dit même prête à discuter avec les modérés parmi ses pires ennemis, les talibans alliés d'el-Qaëda. Qui va céder quoi à l'autre, on n'en sait rien sauf que ce sont les pays faibles et divisés qui vont être l'objet et les victimes de ces marchandages.
À quoi donc a servi la guerre d'Afghanistan et celle d'Irak, cette dernière déclenchée sous des prétextes mensongers, et qui a fait des centaines de milliers de victimes au nom de la lutte contre le terrorisme, mais en fait pour sécuriser les plus importants gisements pétroliers de la région ? Qui va en rendre compte ? Pourquoi Bush junior, qui a ordonné ces guerres, ne serait-il pas tenu pour responsable et poursuivi comme l'est le président soudanais Omar el-Béchir pour ses équipées sanglantes au Darfour ? Pourquoi Kadhafi avait-il été pardonné malgré son aide au terrorisme international et les centaines de morts de l'attentat de Lockerbie ? Est-ce dû à son seul mea culpa ou à ses gisements de pétrole ?
À l'heure du grand bazar, à quelle transaction vont-ils procéder, les diplomates américains et syriens ? Quel genre d'échange vont-ils négocier et en quelle monnaie ?
Le Liban et le tribunal international peut-être ?

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