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La révolution tunisienne a créé une onde de choc porteuse d'espoirs dans le monde arabe

La révolution tunisienne a créé une onde de choc porteuse d'espoirs dans le monde arabe

Éclairage

Racines de la crise, tournure de l'après-révolution en Tunisie, conséquences sur le reste de la région... Trois experts se penchent sur la "révolution de jasmin".

24/01/2011

C'est par un geste de désespoir que tout a commencé, le 17 décembre 2010. À Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie, Mohammad Bouazizi, un jeune diplômé devenu vendeur ambulant, s'immole par le feu pour protester contre la police qui vient de lui confisquer son charriot parce qu'il n'a pas les autorisations nécessaires. Le mouvement de protestations qui est lancé démarre à Sidi Bouzid avant de faire tache d'huile à travers tout le pays. Manifestations durement réprimées mais qui mènent, le 14 janvier, à la fuite du président Zine el-Abidine Ben Ali.

Les causes du problème
Si Mohammad Bouazizi a été le catalyseur du mouvement de protestation, la colère des Tunisiens avait plusieurs causes. Les manifestations sont d'abord « le résultat d'une accumulation de colère due à la situation économique qui s'est aggravée à cause de la crise financière internationale compte tenu du fait que l'économie de la Tunisie dépend très fortement de l'Union européenne », affirme Lahcen Achy, chercheur à la fondation Carnegie pour le Moyen-Orient et spécialiste du Maghreb. Selon lui, la demande sur les produits tunisiens a diminué, le tourisme européen a baissé et le transfert d'argent des Tunisiens établis en Europe a également diminué.
En outre, la corruption s'est généralisée dans le pays, notamment autour de la famille du président Ben Ali. Celle-ci avait son mot à dire sur tous les gros investissements dans les secteurs du tourisme, de l'immobilier et de la grande distribution. « Ce phénomène fut une source de mécontentement supplémentaire, puisque les Tunisiens ne voyaient pas les fruits de la croissance », précise-t-il, estimant en outre que l'absence de liberté de la presse et de la liberté d'opinion ont joué un rôle moteur dans la colère des Tunisiens.
« Il y a eu une accumulation de mécontentement chez les jeunes diplômés à cause de l'absence d'opportunité sur le marché de travail. Il y a également une absence d'opportunité chez les investisseurs parce que tout est dominé par une minorité proche du pouvoir. Sans oublier une absence de participation dans la vie politique des partis d'opposition, et les associations des droits de l'homme », ajoute-t-il.
Mahmoud Ben Romdhane, professeur d'économie politique et dirigeant du parti Etajdid, estime également que si la cherté de la vie a été l'étincelle, un ensemble conjugué de facteurs lourds sont à l'origine du mouvement de protestation. Facteurs parmi lesquels il faut compter « le délaissement des régions intérieures où le nombre de morts a été le plus élevé, et surtout le mépris et l'arrogance des autorités à tous les niveaux ».
Tous ces facteurs ont fait qu'à un certain moment, toute la population s'est mise d'un côté alors que le régime se trouvait de l'autre. « Derrière les images de carte postale que nous avions de la Tunisie, celles du pays de la douceur de vivre et de l'oasis touristique, derrière quelques succès économiques biens réels (un taux de croissance souvent supérieur à 5 %, un large accès à l'éducation, dont le secteur représente 7 % du PIB tunisien, de belles avancées en matière de laïcité et d'émancipation des femmes), se cachaient des réalités sociales, politiques et économiques assez sordides », explique Karim Bitar, chercheur associé à l'IRIS. Selon lui, le taux de chômage des jeunes est de 32 %. Une situation d'autant plus frustrante qu'elle touche souvent des diplômés de l'enseignement supérieur. « Or la Tunisie a axé son développement économique sur des secteurs comme le tourisme et le textile, qui ne nécessitent pas d'emplois qualifiés », affirme M. Bitar. Fin 2010, quelque 200 000 diplômés étaient sans travail, soit un taux national d'environ 33 %. Dans les régions intérieures, ce taux monte à 50 voire 60 %, précise M. Ben Romdhane.
Tous ces problèmes n'auraient pas suffi à provoquer une révolution s'il n'y avait pas eu un irrésistible besoin de liberté chez la jeunesse tunisienne éduquée, qui ne supportait plus de vivre sous un régime ayant méthodiquement neutralisé l'opposition, aussi bien laïque qu'islamiste, les journalistes et les intellectuels, affirme Karim Bitar. « Contrairement à leurs parents, les jeunes Tunisiens n'acceptent plus de sacrifier leurs libertés sur l'autel de la stabilité. Ils refusent l'argument éculé selon lequel le régime serait un rempart contre l'islamisme. Ils considèrent que ce sont au contraire les pratiques de ce régime qui renforcent les intégristes. Tous ces phénomènes rendaient l'effondrement du régime inévitable », ajoute-t-il.
Le mouvement social tunisien a posé des mots d'ordre et des revendications qui remettaient en cause la nature même du régime, explique Mahmoud Ben Romdhane. Si le premier mot d'ordre né à Sidi Bouzid était « l'emploi est un droit, bande de voleurs », il a été suivi, quand le mouvement a pris conscience de sa force, par « Tunisie libre, libre, Ben Ali dehors ». « Dans ces deux mots d'ordre, tout est condensé : les revendications sociales, le rejet de la corruption et du népotisme, l'antinomie d'une Tunisie libre avec Ben Ali comme centre de pouvoir », ajoute-t-il.
Si le régime de Ben Ali est tombé si vite, c'est parce que la révolution populaire a été suivie d'une révolution de palais et que l'armée a exigé le départ de Ben Ali, relève pour sa part M. Bitar. « Dès lors que les verrous psychologiques sautent, que la peur change de camp, ce type de régime s'écroule comme un château de cartes. »

Où va la Tunisie ?
Ce fut le cas le 14 janvier dernier. Depuis la chute de Ben Ali, la Tunisie a toutefois du mal à retrouver une certaine stabilité. Les manifestations se poursuivent contre le nouveau « gouvernement d'union nationale » marqué par l'entrée de l'opposition, mais dans lequel l'équipe sortante conserve les postes-clés, dont notamment le Premier ministre sortant Mohammad Ghannouchi. Plusieurs démissions de ministres fragilisent encore plus le gouvernement, malgré des mesures d'ouverture démocratique et la légalisation de tous les partis politiques, ainsi que la libération des prisonniers politiques.
Et des craintes s'expriment déjà au sujet de cette toute jeune démocratie. « Danton disait que "toute révolution, comme Saturne, finit par dévorer ses propres enfants". On peut en effet craindre que cette révolution, qui a tant enthousiasmé la jeunesse arabe, du Golfe jusqu'à l'Atlantique, ne finisse, comme tant d'autres révolutions, par être kidnappée, confisquée ou trahie », estime Karim Bitar.
Exilés à Londres, les islamistes préparent leur retour et bénéficient déjà de la propagande que leur offrent certaines chaînes satellitaires. « Mais ils sont en décalage par rapport aux jeunes hommes et femmes qui ont fait cette révolution, et qui ont, pour la première fois dans l'histoire du monde arabe, réussi à abattre une dictature féroce sans intervention militaire extérieure », nuance-t-il.
Par ailleurs, M. Bitar met en garde contre « certains caciques de l'ancien régime qui vont également tenter de conserver quelques bribes du pouvoir. En outre, en cas de désordre prolongé, il risque d'y avoir à nouveau la tentation d'avoir recours à un homme fort ».
La Tunisie dispose néanmoins d'énormément d'atouts pour donner un exemple de démocratie dans le monde arabe : une classe moyenne importante, un taux d'alphabétisation qui est parmi les plus élevés, de nombreux diplômés de l'enseignement supérieur, des femmes émancipées et participant pleinement à la vie du pays, une armée qui est jusqu'à présent restée relativement à l'écart, une laïcité bien enracinée et énormément de ressources intellectuelles. « Avec une bonne gouvernance, ce pays peut accomplir des prouesses économiques et devenir un dragon du monde arabe », estime M. Bitar. Mais si la Tunisie s'installe dans une période de chaos et de déstabilisation, cela donnera des arguments à tous les autocrates de la région qui pourront continuer de dire à leurs peuples : « C'est moi ou le chaos »...

Le cas de l'Algérie
La crise tunisienne dépasse largement les frontières du pays. Aujourd'hui, tous les regards se tournent vers d'autres pays arabes, menacés eux-aussi par la colère sociale qui risque de faire tache d'huile, à commencer par l'Algérie où ont eu lieu des manifestations contre la vie chère qui ont été rapidement réprimées.
Pour Mahmoud Ben Romdhane, « il ne faut pas rechercher, à tout prix, des similitudes entre les mouvements sociaux tunisien et algérien, bien qu'ils aient eu lieu au même moment ». Selon lui, la colère algérienne a eu pour origine l'augmentation des prix, d'une part, alors que le pays regorge de réserves financières, et, d'autre part, l'incurie des autorités incapables d'apporter des améliorations aux conditions de vie des gens. Dès que le pouvoir a reculé sur l'augmentation des prix, la violence de la jeunesse s'est éteinte.
Selon Lahcen Achy, la structure économique des deux pays est très différente. Les hydrocarbures forment 97 % des exportations de l'Algérie, alors que les ressources pétrolières tunisiennes sont très limitées. L'économie de la Tunisie fonde sa croissance sur les services, dont le tourisme - près de sept millions de touristes par an -, et l'industrie, dont une grande partie est exportée vers l'Union européenne. « Contrairement à la Tunisie où il y a aussi beaucoup de restriction sur le secteur informel, ce genre de commerce est largement admis en Algérie, au Maroc ou en Égypte. Les gens peuvent ainsi se procurer d'autres ressources parallèles, d'autres opportunités pour gagner leur vie. »
Sur le plan politique, la Tunisie est un pays généralement calme. Alors que l'Algérie a connu beaucoup de haut et de bas sur le plan sécuritaire, avec des violences qualifiées de guerre civile durant les années 90. En plus, les Algériens ont les moyens de s'exprimer, les partis d'opposition n'ayant pas été laminés, explique M. Achy.

Une révolution contagieuse ?
Mais du Maroc à la Jordanie, en passant par l'Égypte, la Mauritanie ou la Syrie, la « révolution de jasmin » fait frémir la rue arabe. « Je pense qu'un processus historique très important s'est enclenché. Il sera long, pénible, très tumultueux, mais il est irréversible. C'est l'automne des autocrates arabes », affirme Karim Bitar. Selon lui, au-delà de l'exaspération de la jeunesse face à des régimes d'un autre âge et à des oligarchies ayant confisqué les pouvoirs politiques et économiques, il existe des tendances lourdes et des évolutions de fond qui rendent impossible, à moyenne échéance, la survie de ces régimes autoritaires, vieillissants et sclérosés. Ainsi, des classes moyennes sont en train d'émerger. « Or, historiquement, c'est la montée de l'alphabétisation, la baisse de la fécondité, et l'émergence de bourgeoisies demandant à participer à la vie politique, qui ont permis de parvenir à la démocratisation et à la libéralisation », note M. Bitar. Une autre tendance sociétale lourde pourrait jouer, l'aspiration à la transparence, avec la révolution WikiLeaks et le rôle désormais incontournable des réseaux sociaux, explique M. Bitar. La transparence est le pire ennemi de ces régimes.
En outre, il existe un certain nombre de similarités dans un certain nombre de pays de la région. Au Maroc, en Algérie, en Jordanie, en Syrie et en Égypte, le taux de chômage est particulièrement élevé, notamment chez les jeunes. Ces pays sont aussi sujets à un problème d'inégalité sociale et de corruption généralisée. « Mais ces différents facteurs ne sont pas suffisants pour conduire à des changements de régime, du moins à court terme », nuance Lahcen Achy.
Si des manifestations sont prévisibles dans de nombreux pays arabes, comme c'est déjà le cas, « dans les monarchies, la question de la légitimité est occultée, notamment en Jordanie ou au Maroc. Les demandes seront plutôt tournées vers de meilleures conditions de vie, ou tout au plus un changement de gouvernement, mais pas un changement de régime », explique-t-il, estimant par ailleurs que d'importants risques de dérapage peuvent survenir en Égypte, sans toutefois conduire à un changement complet du régime. En Égypte, le risque islamiste est réel - tout comme en Algérie -, et un appui extérieur au régime en place est possible pour empêcher toute déstabilisation. « Il ne faut pas oublier qu'en Tunisie, le danger islamiste est minime. C'est également un petit pays avec peu d'enjeux stratégiques », estime M. Achy.
Si Karim Bitar ne croit pas non plus à l'effet domino rapide comme en Europe de l'Est après la chute de l'Union soviétique, le chercheur estime néanmoins qu'un point de non-retour a été atteint. Reste à savoir quelle sera l'attitude des puissances occidentales. Les deux experts sont d'accord sur le fait que les enjeux géostratégiques et économiques pourraient conduire l'Occident à appuyer certains régimes arabes au nom de la stabilité et de la guerre contre l'islamisme et le terrorisme.
Quoi qu'il en soit, la révolution tunisienne a créé une onde de choc, d'autant plus puissante que ce fut une révolution spontanée et venue d'en bas, contrairement à la démocratie importée en Irak. « La révolution tunisienne est d'autant plus crédible et porteuse d'espoirs qu'elle n'a pas été téléguidée pour servir les intérêts des puissances », dit M. Bitar. D'où l'immense enthousiasme aujourd'hui à travers le monde arabe... Et les dizaines d'immolations qui se succèdent depuis, en Algérie, en Égypte ou en Mauritanie. Un acte dramatique mais qui s'est transformé en un message d'espoir et de changement.

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