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Libanismes à découvrir et à enrichir

Lorsque « libanismes » et « franbanais » prennent d’assaut la langue française

22/03/2010

Francophonie   Libanismes et franbanais font partie du français que parlent et écrivent les Libanais. Richesse pour la langue de Molière ou signe de pauvreté ? Le débat est ouvert.

 

« Hi ! Kifak ? Ça va ? » C'est en ces termes que se saluent les Libanais, nullement conscients qu'ils mélangent dans cette petite phrase trois langues différentes, l'anglais, l'arabe et le français. Une autre phrase type de ce mélange est « Tayyib ! OK ! D'accord », où l'on dit la même chose, dans les trois langues. Lorsqu'ils s'expriment en français, les Libanais empruntent tout naturellement les mots à l'arabe ou à l'anglais, pour former des phrases que seuls eux comprennent. Ils diront alors « Merci ktir » pour « merci beaucoup » et ponctueront leurs propos de « yaané », « tayyeb », « enno », « bass », « inchallah », « khalass », « chou », expressions et mots de liaisons dialectaux. C'est aussi tout naturellement en libanais et au beau milieu d'une phrase en français qu'ils adresseront à leurs proches ou même à des personnes qu'ils rencontrent pour la première fois des marques d'affection telles que « hayété » (ma vie), « habibi » (mon amour), « aaïné » (mes yeux) ou « to'borné » (que tu m'enterres).

 

Un jour oui, un jour non
Le français tel que pratiqué au Liban est aujourd'hui célèbre. Célèbre au point d'être revendiqué par la jeunesse libanaise, qui exhibe fièrement ces expressions sur des T-shirts. Célèbre au point d'interpeller les étrangers de passage et d'être adopté par ceux qui vivent au Liban. Sœur Emmanuelle n'a-t-elle pas importé en France l'expression populaire arabe « Yalla » qui veut dire allez ?
Baptisé « franbanais » par certains (contraction de franco-libanais), « libanismes » par d'autres, le parler français du Libanais ne se contente pas de mélanger les langues. Il consiste aussi dans la traduction littérale en français de certaines expressions libanaises. Le résultat, si amusant soit-il pour les étrangers, ne manque pas d'écorcher les oreilles des linguistes et puristes de la langue française. Le Libanais « crie sur quelqu'un », au lieu de le gronder ou l'engueuler ; il « rit aussi sur quelqu'un », lorsqu'il se moque de lui ; il appelle « tante » les mères de ses amis, même si elles ne lui sont pas apparentées ; il pratique une activité « un jour oui, un jour non » et non pas un jour sur deux ; il raconte à la ronde que son enfant « est brave », au lieu de dire tout simplement qu'il est doué pour les études ; lorsqu'il a envie de serrer son enfant dans ses bras, il lui dit « viens chez moi » ; mais il dit aussi à un ami qu'il espère revoir, « fais-toi voir », au grand dam des Français pour lesquels l'expression « va te faire voir » signifie « va te faire f... ». Lorsqu'il donne l'heure, le Libanais dit « il est huit heures et demie et cinq », au lieu de dire « il est huit heures trente-cinq ». Enfin, il veut « monter en haut », et lorsqu'il s'en va, il « quitte », à l'instar des francophones d'Afrique, et pourtant, le verbe est transitif. Certaines expressions sont aujourd'hui tellement populaires qu'elles font désormais partie du dialecte libanais. À votre « bonjour », un chauffeur de taxi, pas bilingue pour un sou, répondra « bonjoureïn » (deux bonjour), sans même réfléchir.

Calqués de l'arabe dialectal
Les exemples amusants sont légion dans ce pays qui tire fierté de son bilinguisme, voire de son trilinguisme. Le phénomène interpelle d'ailleurs linguistes et autres spécialistes de la langue française qui multiplient publications et études, sans pour autant se mettre d'accord. Le « franbanais » et les « libanismes » sont-ils aujourd'hui une richesse pour la langue française parlée et écrite au Liban ou, au contraire, une preuve du recul de la francophonie ?
L'écrivain, historien et linguiste libanais Abdallah Naaman, docteur ès lettres et auteur d'un essai sociologique intitulé Le français au Liban, trouve « surprenant, sinon ridicule, de dire la même chose, simultanément, en trois langues différentes ». Il estime, évoquant le « franbanais et les libanismes », que parler « d'acculturation », comme le font certains linguistes libanais, est « abusif et fantaisiste ». Ce phénomène résulte « d'une insuffisance, de pauvreté et d'une mauvaise assimilation des idiomes en présence ». « Le calque de l'arabe dialectal ou littéral est évident dans certains exemples » qui trahissent, pour la plupart, « une défectueuse connaissance du français et ou de l'anglais », souligne-t-il. « En voulant jongler avec plusieurs idiomes, les Libanais finissent par les perdre tous », observe-t-il. M. Naaman indique que « le chevauchement des langues et leur compétition malsaine aboutit à un sabir, à un charabia qui ne ressemble plus à rien ». Il considère aussi que « le trilinguisme ne peut réellement exister, ni au Liban ni ailleurs », égratignant au passage journalistes, politiciens, universitaires et intellectuels de renom, « dont très peu possèdent une seule des trois langues en présence ».
M. Naaman constate, de plus, que la francophonie est en régression continue : « Baragouiner le français (ou l'anglais) est à la portée de nombre de Libanais, mais posséder une langue étrangère est le lot de quelques dinosaures en voie de disparition. » Il dénonce alors la guerre que se font les langues en compétition au Liban. Une guerre « qui profite surtout à l'arabe, langue maternelle et nationale des citoyens ». Il regrette, à ce propos, que les langues étrangères véhiculent au Liban plus un projet politique qu'une culture. Évoquant une expérience qu'il a vécue pendant la guerre civile, il raconte comment certains établissements scolaires et universitaires avaient, à l'époque, « menacé de renoncer au français » et d'enseigner plutôt l'anglais ou l'allemand, « à cause de la politique du Quai d'Orsay qui visait à limer le pouvoir politique des maronites, que la France jugeait exorbitant ».

Le mélange, une richesse
De son côté, le professeur Hayssam Kotob, linguiste et enseignant au département de langue française de la faculté de pédagogie de l'Université libanaise, tient à distinguer « entre le franbanais et les libanismes ». Il estime que « le franbanais, mélange des deux langues libanaise et française au sein d'une même phrase, n'est pas forcément négatif, mais devient positif dès lors qu'il respecte les structures des deux langues ». « Ce mélange est souvent correct, et plus particulièrement lorsqu'il est observé chez les étudiants », souligne-t-il, affirmant que « le franbanais est une richesse plutôt qu'une marque de pauvreté », parce qu'il implique que les locuteurs maîtrisent les deux codes. M. Kotob note à ce propos que lorsque les Libanais s'expriment en français, ils glissent dans leurs phrases des termes affectifs en arabe, qui leur viennent tout naturellement.
Le professeur estime que « les libanismes, en revanche, sont un signe de pauvreté ». « Penser en arabe pour parler ou écrire en français ne peut qu'entraîner des erreurs choquantes au niveau de la structure syntaxique, car certains termes sont utilisés à tort », explique-t-il. À titre d'exemple, il raconte la confusion que les Libanais font dans l'usage de certaines expressions. « Avoir le bras long signifie en libanais être voleur. Alors qu'en français, il veut dire avoir de l'influence », précise M. Kotob. Il évoque aussi l'usage erroné de certains mots français par les Libanais, comme « jaquette » pour veste, « chalet » pour appartement au bord de la mer, ou « chalumeau » pour paille. Il note à ce propos que nombre de Français installés au Liban ont adopté les libanismes, pour se faire comprendre de la population. M. Kotob tient également à préciser que chaque langue véhicule une culture différente et exprime le monde à sa façon. « Certains termes libanais n'ont pas d'équivalent en français. Les Libanais les utilisent donc tout naturellement, comme "sahteïn" (deux santés) pour souhaiter bon appétit à quelqu'un qui mange ou qui a terminé de manger, ou encore "nahiman" qui pourrait signifier bon bain. »
Richesse ou pauvreté pour la langue française ? Indubitablement, la langue française pure et dure souffre de ces emprunts, de ces faux usages, de ces expressions incorrectes, dont certains ont été rapportés dans un texte caricatural intitulé « Les ennuis de Barhoum », à l'intention des étudiants. Mais « les libanismes et le franbanais » se portent bien, et le débat n'est pas près de prendre fin.

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