Dossier Europe

Le poids régional de la Turquie, un atout dans sa candidature à l’UE ?

Analyse Ankara, qui peine à se faire ouvrir les portes de l'Union européenne, multiplie les initiatives pour gagner en influence dans la région. Mais pour de nombreux observateurs, sans réformes intérieures, les chances de la Turquie d'adhérer à l'Europe restent minces.
19/10/2009
La « machine diplomatique » turque ne connaît pas de répit. Ces derniers mois, Ankara, qui souhaite renforcer son influence déjà grandissante dans la région, déploie des efforts remarquables en faveur de la paix. Si la Turquie a réussi à consolider ses liens avec ses voisins arabes, dont Bagdad et Damas, elle a également joué un rôle de médiation important dans plusieurs dossiers épineux, dont le nucléaire iranien, entre Téhéran et les Occidentaux, et le conflit israélo-arabe, entre la Syrie et l'État hébreu.  
Plus récemment, Ankara a tourné une page de son histoire en mettant fin à près d'un siècle d'hostilité avec Erevan. Pour les Turcs, cette réconciliation historique devrait favoriser leurs chances pour une adhésion à l'Union européenne. Adhésion dont les négociations sont au point mort depuis 2006.

Une importance géostratégique
« En signant ces accords avec l'Arménie, les Turcs retirent un argument de poids aux opposants à une adhésion turque à l'Union européenne. La Turquie devient un interlocuteur de plus en plus incontestable », estime l'analyste turc Mehmet Ali Birand. « Mais ces efforts ne sont pas suffisants, tient-il toutefois à souligner à L'Orient-Le Jour. La Turquie a encore beaucoup à faire, notamment au niveau des réformes intérieures. »
Même réflexion pour Temel Iskit, ancien ambassadeur turc à Bruxelles et représentant permanent d'Ankara auprès de l'UE. « L'importance géostratégique d'Ankara qui se consolide grâce à ses politiques énergétiques et ses initiatives dans le Caucase et au Moyen-Orient crée certainement un climat favorable pour ses relations avec les Européens, explique Temel Iskit. Mais rien ne pourra remplacer les critères d'adhésion nécessaires. »
Pourtant, la réaction européenne à la signature des accords de Zurich entre l'Arménie et la Turquie laisse présager une amélioration des relations entre Ankara et Bruxelles. La Commission européenne, qui a qualifié cette réconciliation d'« historique », considère qu'elle montre que les deux parties sont prêtes au compromis. Le chef de la diplomatie de l'UE, Javier Solana, a été plus explicite. Ces accords, qui prévoient de rouvrir la frontière commune, seront « également importants pour les pays impliqués dans leurs relations avec nous », a-t-il dit, rappelant la candidature de la Turquie à l'UE. « Nous avons davantage besoin de la Turquie qu'elle n'a besoin de nous », a de son côté estimé le vice-président de la Commission européenne, Günter Verheugen.

La question chypriote
Les négociations d'adhésion avec Ankara ont débuté en 2005, mais elles butent notamment sur la question de Chypre que la Turquie ne reconnaît pas. Les discussions en vue d'une réunification de l'île - divisée depuis 1974 - ont été entamées il y a 13 mois, mais n'ont pas encore donné lieu à des avancées significatives. L'Union européenne a donné jusqu'à fin 2009 à la Turquie pour ouvrir ses ports et aéroports aux Chypriotes grecs. Ankara, qui refuse d'obtempérer, lie cette affaire à un accord dans les négociations de paix entre les communautés turque et grecque de l'île.
Dans son dernier rapport annuel sur la Turquie, publié il y a quatre jours, la Commission européenne a joué l'apaisement sur la question chypriote, de peur de compromettre les délicats pourparlers de paix. Bruxelles n'a ainsi pas recommandé de nouvelles sanctions contre Ankara. En 2006, l'UE avait décidé de geler une partie des pourparlers d'adhésion. « Tout le monde est conscient que les négociations en cours sur la réunification de Chypre sont celles de la dernière chance, estime M. Iskit. Il y a une forte chance qu'elles soient couronnées de succès. » Le diplomate turc souligne par ailleurs le rôle important que doit jouer la communauté internationale dans le règlement de ce conflit vieux de plusieurs décennies. « La Turquie à elle seule ne peut faire grand-chose», affirme-t-il.  

Projet Nabucco
Par ailleurs, Ankara a déployé ces deniers mois des efforts considérables dans le domaine économico-énergétique, notamment avec le projet Nabucco, considéré comme un argument de poids de la Turquie dans sa candidature à l'UE. Le pipeline transportera en effet du gaz d'Asie vers l'Europe via la Turquie, réduisant la dépendance énergétique européenne vis-à-vis de la Russie. Dans son rapport, la Commission s'est félicitée de la signature, en juillet, de l'accord intergouvernemental sur la construction du gazoduc qui devrait s'achever en 2014. Le projet représente « une contribution à la sécurité d'approvisionnement énergétique tant de la Turquie que de l'UE », précise le document.
Grâce, par ailleurs, à la mise en place de nombreux projets d'intérêts stratégiques, Ankara espère se poser comme plaque tournante des échanges commerciaux et énergétiques entre l'Europe et ses voisins orientaux, dont l'Irak, l'Iran, la Syrie et le Caucase. Jeudi dernier, en visite à Bagdad, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, accompagné de neuf de ses ministres, a annoncé la signature de pas moins de 44 accords, dont un portant sur le transit du gaz naturel irakien vers l'Europe via la Turquie. Par ailleurs, le mois dernier, Ankara et Damas ont signé un accord instituant un « conseil de coopération stratégique de haut niveau » en vue d'une intégration économique. Depuis, une zone de libre-échange a été créée entre les deux pays et les formalités de visa ont été annulées.

Changement de politique ?
Par ailleurs, alors que le rapprochement entre la Turquie et ses voisins arabes se concrétise, les relations entre Ankara et Israël sont au plus bas. Officiellement, les autorités turques citent l'offensive israélienne contre la bande de Gaza en janvier dernier pour justifier leur décision d'annuler la participation d'Israël à des manœuvres militaires conjointes dans le cadre de l'OTAN. Toutefois, un ancien ambassadeur israélien à Ankara, Moti Amihai, a affirmé au Yediot Aharonot que la raison principale derrière l'attitude de la Turquie est son inquiétude de voir ses négociations d'adhésion avec l'UE demeurer au point mort. « Les Turcs ont peur que l'Allemagne et la France n'opposent leur veto à leur adhésion, a-t-il dit. C'est ce qui explique le changement de leur politique étrangère et leur rapprochement avec la Syrie. »
La Turquie, qui espère adhérer à l'UE avant 2015, a récemment exprimé sa « frustration » concernant la lenteur des négociations avec les Européens. « Même 2015 serait trop tard », a lancé le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, lors d'une visite au début du mois à Bruxelles. Cette adhésion doit intervenir « le plus tôt possible », a-t-il martelé. Une semaine plus tard, le président turc Abdullah Gül, en visite à Paris, rappelait qu'il estimait que la place de son pays était « dans l'Europe ».
« 2015 est une date réaliste, souligne Temel Iskit. Mais tout dépend de la volonté du gouvernement turc de poursuivre sérieusement les réformes dans le domaine judiciaire et de réviser sa Constitution de manière à la rendre plus respectueuse des valeurs démocratiques. »

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