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La colère des martyrs

16/12/2008
Monsieur Jimmy Carter est indiscutablement en retard d’un train ! Un train sanglant qui a emporté régulièrement, pendant trois ans, la fine fleur des intellectuels et des dirigeants de ce pays qui n’en finit pas de payer le tribut de sa volonté farouche de rester libre et souverain. Un terrorisme toujours d’actualité puisque la visite a coïncidé avec la date de la troisième et triste commémoration de l’assassinat de Gebran Tuéni, le prince – on ne le dira jamais assez – de la plume libre, coupable d’être, avec ses amis également martyrs, Samir Kassir et Pierre Gemayel notamment, les moteurs infatigables et la conscience irrépressible de la révolution du Cèdre. D’actualité aussi puisque les Cassandre de l’opposition nous annoncent de nouveaux attentats et des menées subversives lors des prochaines élections législatives que M. Carter est censé surveiller. L’ancien président US aurait intérêt à en prendre note ; sa mission, si on lui laisse la possibilité de la mener à bien, ne devant pas se limiter à la seule journée du scrutin, mais à toute la campagne électorale qui le précède. En fait, M. Carter aurait dû quitter il y a trois ans sa ferme de cacahuètes à Plains en Géorgie et prendre la navette de 2005 pour le Liban. S’il se trouvait là à cette date, le prix Nobel de la paix aurait d’abord entendu le coup de semonce assourdissant adressé par les assassins de l’ombre lors de l’attentat à la voiture piégée, auquel le ministre Marwan Hamadé a miraculeusement échappé, soupçonné qu’il était d’être, à l’époque, un des concepteurs de la résolution 1559 qui réclamait le retrait des forces de tutelle, doux euphémisme pour qualifier, à moindres frais, la présence de l’occupant syrien. Il aurait ensuite entendu le tonnerre de fer et de feu qui a annoncé l’exécution, de sang-froid – oui, une sordide exécution de sang-froid –, du Premier ministre Rafic Hariri (et de 18 autres innocents), accusé de ruer dans les brancards syriens et de traîner les pieds avant de voter, ainsi que les membres de son bloc parlementaire, la prorogation du mandat du président Émile Lahoud, allié inconditionnel de Damas. Il aurait vu comment le lieu de l’attentat a été déblayé de nuit dans la précipitation la plus totale pour rétablir la circulation, ont-ils dit, mais en vérité pour effacer les indices laissés par les bourreaux. Idem pour les voitures du convoi ainsi visé, qui ont été évacuées vers des casernes, dans le secret espoir de les envoyer rapidement à la casse. Il aurait vu et entendu les centaines de milliers de manifestants, toutes religions confondues, qui déferlaient en rangs serrés dans le centre de Beyrouth, hurlant à pleins poumons leur haine du coupable syrien et de ses spadassins de l’intérieur. Il se serait rendu compte de visu, avant que les zaïms n’interviennent en douce pour éparpiller cette foule tétanisée par le serment de Gebran et la diviser en strates confessionnelles ou en partisans obtus et aveugles, que ce plébiscite spontané valait de loin toutes les consultations du monde. Il aurait appris un nouveau concept, celui de martyr-vivant, à l’exemple, outre Marwan Hamadé, du ministre Élias el-Murr et de la journaliste May Chidiac, cueillis dans leurs voitures transformées en débris calcinés, mais qui s’en sont heureusement sortis, plus que jamais résolus à combattre avec beaucoup de courage le terrorisme, dans ce cas, politique. Georges Haoui et Antoine Ghanem, eux, n’ont malheureusement pas eu cette chance. M. Carter aurait certainement déploré la mort tragique d’une kyrielle d’autres martyrs, notamment au sein d’une armée qu’on s’acharne à vouloir démonétiser et céder ainsi la place à d’autres brigades de combattants, d’une autre facture ceux-là, au service d’idéologies importées. Il aurait constaté que leur action libératrice a transformé les Libanais malgré eux en chair à canons, au nom de la volonté divine. C’est au nom de cette même volonté et avec les mêmes armes divines, puisque personne ne veut en assumer la provenance, que ces brigades ont maté Beyrouth la rebelle qui ne voulait plus les suivre dans leurs équipées guerrières, préférant la diplomatie à la culture du sacrifice. Lui, qui a visité le Liban-Sud en qualité de VIP privilégiée, sait-il que le citoyen lambda et même la troupe régulière sont empêchés de pénétrer dans ce qui est pompeusement qualifié de périmètres de sécurité parfois loin de toute frontière et même sur certaines cimes que les hélicoptères de l’armée ne peuvent survoler sous peine d’essuyer les tirs mortels de miliciens amis. Sait-il, M. Carter, que les élections qu’il veut surveiller vont parfois se dérouler dans des zones surarmées où l’autorité de l’État n’a pas cours et qui se développent grâce à une économie parallèle dopée à l’argent propre ? Sait-il aussi, pour faire bonne mesure, que certains leaders de l’autre côté distribuent déjà à leurs pauvres fidèles un argent moins propre puisque à forte odeur de pétrole ? En somme et pour ne pas changer, une nouvelle guerre des autres sur notre territoire, économique celle-là, et toujours par Libanais interposés. Triste bilan donc en cette fin d’année 2008, et le rappel à notre souvenir du sacrifice des martyrs ravive la douleur et la rage impuissante de les avoir perdus. Des martyrs qui doivent parfois se retourner de colère dans leurs tombes au vu des talents mal dépensés par leurs amis du 14 Mars. Puissent-ils, du ciel où certainement ils se trouvent, sentir la reconnaissance et l’amour infinis que leur portent ceux pour lesquels ils sont morts afin qu’ils restent libres ¦ Abdo Chakhtoura

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