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Commentaire Le point de vue d’un prix Nobel d’économie sur la privatisation des systèmes de retraite Le vieil âge n’est plus si sûr par Joseph E. STIGLITZ*

OPINION
15/02/2005
par Joseph E. STIGLITZ* C’est presque une illusion d’optique : la crise des retraites menace à l’horizon au Japon, et en Europe, et en Amérique. Le problème est réel, mais exagéré. L’illusion se situe au niveau des plans en cours de préparation pour traiter la question. La principale question est de savoir si la privatisation des systèmes de retraite, comme le propose le président George W. Bush pour la sécurité sociale aux États-Unis, résoudrait le problème ou ne ferait que l’aggraver. Vu le nombre de pays qui se demandent s’ils doivent adopter une variante du plan Bush, la question doit être sérieusement examinée. En elle-même, la privatisation n’est évidemment pas la solution. Le système de retraite privé américain connaît des problèmes, avec une dette de plusieurs centaines de milliards de dollars, et semble se diriger vers un renflouement de ses caisses par le gouvernement. Il fut un temps où la privatisation, permettant aux individus d’ouvrir plusieurs comptes d’épargne individuels, semblait mieux adaptée que la sécurité sociale, qui investit dans des bons du Trésor à faible rapport. Les défenseurs de la privatisation faisaient valoir que les fonds étaient mieux investis sur le marché boursier et prévoyaient un intérêt de 9 %. Mais le marché boursier ne garantit pas le produit des placements, ni même que les actions achetées conserveront leur valeur en dépit de l’inflation : on a même connu des périodes où cela ne fut pas le cas. Le système de sécurité sociale américain protège les individus contre les caprices du marché et de l’inflation, proposant une forme d’assurance que le marché privé n’offre pas. Et avec une remarquable efficacité. Les coûts de gestion de la sécurité sociale sont bien moindres que ceux qui peuvent découler de comptes privés. Ceci est compréhensible : les sociétés de placement privées dépensent des sommes énormes en marketing et en salaires. Il est possible que, pour réduire les coûts de ces transactions, M. Bush propose de restreindre les choix, alors que c’était là, en premier lieu, l’argument principal de la privatisation. Ces choix limités, avec par exemple une partie en bons du Trésor à hauteur de 90 % et une partie à hauteur de 10 % en actions à rendement boursier, pourraient cependant être facilement introduits dans le système public de sécurité sociale. M. Bush pense que cette réforme est urgente parce que le système ne sera plus solvable dans un quart de siècle. Mais le problème repose sur le taux de croissance de l’Amérique : si l’on retrouve les taux de croissance de la fin des années 1990, le problème disparaît. Même si le problème existe, il peut facilement être traité : dépenser une fraction des sommes qui ont été consacrées aux deux programmes de réductions d’impôt de M. Bush aurait renfloué la sécurité sociale pour 75 ans; réduire légèrement les avantages sociaux, ajuster l’âge de la retraite ou réaliser des ajustements mineurs au niveau des contributions pourrait résoudre les problèmes de manière permanente. En outre, les propositions de M. Bush ne règlent pas le problème de la sécurité sociale, à moins d’être accompagnées de réductions draconiennes des avantages sociaux. Car comment le pourraient-elles ? Il propose de rediriger près d’un tiers des cotisations sociales vers des comptes privés. Cela implique des réductions dans les rentrées d’argent. Si l’on ne réduit pas les avantages sociaux, le fossé entre les entrées et les dépenses se creusera. Nul besoin d’être prix Nobel pour comprendre cela. Ainsi, la privatisation ne protégerait pas les retraités de l’insolvabilité du système de sécurité sociale : elle ne ferait qu’aggraver le déficit fiscal énorme que nous connaissons déjà parce qu’une privatisation partielle implique de rediriger certaines sommes vers des fonds privés alors qu’elles auraient pu être utilisées pour combler le fossé entre les dépenses du gouvernement et ses revenus. L’augmentation prévue du déficit fiscal est vertigineuse : le plan central en cours de discussion parmi les conseillers du Conseil économique de M. Bush augmenterait, selon les propres estimations du Conseil, le déficit fiscal américain de deux billions USD dans les dix ans à venir. Les défenseurs de la privatisation invoquent leur confiance dans les marchés, mais ils proposent de truquer le budget pour sortir ces pertes des livres de compte, comme si les marchés pouvaient facilement être trompés. L’Amérique et le monde entier devraient s’en souvenir : la privatisation du système de retraite argentin fut récemment au cœur de ses mésaventures fiscales. Si l’Argentine n’avait pas privatisé son système, son budget se serait plus ou moins équilibré. Les États-Unis se lancent dans l’aventure de la privatisation avec un déficit budgétaire de 4 % de leur PIB. Les défenseurs de la privatisation persistent cependant à dire que les investissements boursiers offriraient des bénéfices suffisamment élevés pour fournir aux retraités le même niveau de retraite qu’auparavant, les surplus étant utilisés pour combler le fossé. Toutefois, si les marchés fonctionnent correctement, les profits seront élevés pour la simple raison que les risques seront élevés. Rien n’est gratuit en économie. Avec des risques élevés, il est possible que dans 40 ans, nombreux seront ceux qui se retrouveront avec des sommes inférieures à leurs besoins au moment de prendre leur retraite. Et si l’on croit vraiment que la gratuité existe en économie, alors il n’y a aucune raison de privatiser le système : le gouvernement pourrait récupérer les profits supplémentaires en investissant sur le marché boursier lui-même. En fait, le président Clinton avait proposé de mettre cela en pratique. Pourquoi se ruer sur la privatisation quand on constate l’augmentation des coûts de transaction, l’aggravation des problèmes de solvabilité du système, l’augmentation des déficits budgétaires et la réduction des avantages sociaux et de la sécurité des retraités ? Une des raisons vient de l’intérêt que portent les marchés financiers aux coûts des transactions qu’ils veulent récupérer en partie. L’autre raison tient à l’hostilité idéologique du gouvernement Bush envers la modeste redistribution des richesses qu’implique le système public. La sécurité sociale américaine a très bien réussi à réduire la pauvreté parce que les pauvres reçoivent un peu plus qu’ils ne contribuent tandis que les riches reçoivent un peu moins que ce qu’ils investissent. Même avec le petit effet de répartition de la sécurité sociale, la pauvreté et les inégalités s’accroissent en Amérique. La privatisation ne fera qu’aggraver la situation. M. Bush a essayé d’effrayer l’Amérique avec la magnitude du problème, et il a essayé de tromper l’Amérique sur la manière dont la privatisation répondrait au problème. Le déficit de la sécurité sociale est dérisoire par comparaison aux déficits créés par les énormes réductions d’impôt de M. Bush pour les classes à revenu supérieur ou en comparaison aux déficits de l’assurance santé Medicare, qui prend en charge les dépenses de santé des personnes âgées. Pourquoi a-t-il ignoré ces problèmes ? Y aurait-il un autre programme ? * Prix Nobel d’économie, il enseigne l’économie à l’université de Columbia après avoir dirigé le Conseil des conseillers économiques du président Clinton et servi en qualité de directeur économique et de vice-président de la Banque mondiale. Son dernier ouvrage s’intitule «The Roaring Nineties : A New History of the World’s Most Prosperous Decade » (Les 90 rugissantes : une nouvelle histoire de la décennie la plus prospère du monde). © Project Syndicate. Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.

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