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CHRONOLOGIE

ÉCLaIRAGE Un juge de Rome aurait envoyé les documents par la valise diplomatique Que cache la soudaine découverte du passeport de l’imam Moussa Sadr en Italie ?

Alors que le Liban n’entreprenait aucune activité particulière pour faire bouger le dossier de la disparition de l’imam Moussa Sadr, le 31 août 1978 en Libye, la nouvelle est tombée comme une bombe. Le ministère libanais des Affaires étrangères a remis au procureur général de la République, Adnane Addoum, le passeport diplomatique de l’imam Sadr et celui de cheikh Mohammed Yacoub, disparu avec lui, à la même date. Selon le procureur, les passeports sont arrivés au ministère par le biais d’une valise diplomatique envoyée par l’ambassade du Liban à Rome, à laquelle les passeports ont été remis par les autorités judiciaires romaines. Selon la thèse officielle, c’est le président du tribunal de Rome, Luigi Scotti, qui les avait eus en sa possession dans le cadre d’un procès pour falsification de documents et usurpation de titre et de fonction, contre des inconnus. Une confirmation de la thèse libyenne ? Le Liban a aussitôt vérifié qu’il s’agissait bien des passeports des deux disparus. Celui de l’imam Sadr a été émis à Beyrouth le 4-1-1978 et il est valide jusqu’au 3-1-1979. Celui de cheikh Yacoub a été émis le 11-3-1977 et il est valide pour trois ans. La réapparition de ces documents de voyage à Rome semblent accréditer la thèse des autorités libyennes, selon laquelle l’imam aurait bel et bien quitté la Libye pour l’Italie, le 31 août, et c’est là qu’on aurait perdu sa trace. D’autant que les deux passeports portent un tampon d’entrée en Libye en date du 25 août 1978 et un autre de sortie en date du 31 août de la même année. De plus, les deux passeports comportent des visas pour l’Italie et la France, émis par les ambassades de ces deux pays à Tripoli (Libye) le 31 août de la même année, c’est-à-dire le jour où les deux hommes ont officiellement disparu. Mais apparemment, aucun tampon d’entrée à Rome ne figure sur les deux documents. La reddition préventive pour éviter la guerre... Comment, dans ce cas, les passeports ont-ils atterri à Rome ? C’est là que le mystère commence. Le procureur a remis les pièces au juge d’instruction chargé du dossier, Souheil Abdel Samad, mais les milieux chiites tendent à croire que sa tâche sera loin d’être facile. Selon ces milieux, il s’agirait d’un scénario monté de toutes pièces par les autorités libyennes, dans une volonté évidente de clore ce dossier gênant qui empoisonne leurs relations avec les chiites du monde entier. Car désormais, cette affaire ne concerne plus seulement le mouvement Amal, mais aussi le Hezbollah, l’Iran et tous les chiites. Toujours selon ces milieux, le colonel Kadhafi concentrerait actuellement ses efforts sur sa succession. Il souhaiterait placer son fils Seif el-Islam à la tête du pays, dans les meilleures conditions internes, régionales et internationales. Il voudrait donc remettre à son fils un pouvoir qui ne serait pas alourdi par des dossiers épineux. Depuis des mois, il s’acharnerait ainsi à régler les contentieux qui étaient en suspens et qui empoisonnaient les relations de la Libye avec le reste du monde, notamment l’Europe et les États-Unis. Il a réglé le problème de l’avion de Lockerbie avec la Grande-Bretagne, celui de l’avion de l’Utah avec la France, le dossier de l’IRA (dont les membres s’entraînaient en Libye), toujours avec la Grande-Bretagne, alors que le contentieux de l’attentat contre la boîte de nuit La Belle à Berlin est en voie de règlement. Aux États-Unis, il a remis tous ses programmes nucléaires, ainsi que d’importants secrets militaires de la région. Il a ainsi appliqué la fameuse théorie de « la reddition préventive », lancée par l’actuelle Administration américaine, faisant fi de toute coordination avec les autres pays arabes, parce que soucieux uniquement d’être en bons termes avec les États-Unis et d’éliminer toute menace de guerre préventive contre son pays. Le seul dossier encore en suspens est donc celui de la disparition de l’imam Moussa Sadr. Selon des sources de l’ancien Mouvement national, le colonel Kadhafi aurait depuis longtemps lancé plusieurs initiatives dans le but de régler ce dossier. Il aurait ainsi proposé, en 1978, à l’organisation iranienne de gauche, les Fedayins-Khalq, qui avait des liens très étroits avec les organisations palestiniennes à Beyrouth, le deal suivant : elle déclare être responsable de la disparition de l’imam Moussa Sadr, en le présentant comme un agent du chah d’Iran (alors encore en place), moyennant une importante somme d’argent. L’organisation ayant refusé, il aurait réitéré son offre à des organisations libanaises, lorsque le Mouvement national s’est scindé en deux tendances, l’une proche de l’OLP, l’autre de la Syrie. Mais là aussi, nul n’aurait accédé à sa demande. Un deal entre Tripoli et Rome ? Les années ont passé et le dossier n’a pas fini de faire couler de l’encre. De l’aveu même de Mme Rabab Sadr, sœur de l’imam disparu, les menaces auraient alterné avec les offres prétendues alléchantes pour clore ce dossier, en trouvant un scénario qui sauverait la face de la Libye et permettrait aux héritiers de l’imam de tourner la page. Mais toutes les manœuvres ont échoué. Maintenant, plus que jamais, la famille (qui a déposé une plainte contre la Libye devant la cour internationale), les différentes composantes chiites, les autorités iraniennes et même la Syrie et le Liban, ne sont pas prêts à un arrangement. Une tentative de Seif el-Islam lui-même, qui aurait envoyé des émissaires à Beyrouth, à Damas et à Téhéran dans ce but, aurait aussi échoué. Est-ce cela qui aurait poussé le colonel Kadhafi à agir autrement ? Les sources chiites précitées en sont convaincues. Ces sources affirment que le scénario aurait été mis au point à la veille de la visite du Premier ministre italien à Tripoli, le mois dernier. Les liens économiques entre les deux pays étant redevenus très étroits, le colonel a pu croire que les Italiens seraient prêts à l’aider pour améliorer son image et en finir avec les dossiers gênants. La promesse de la Libye de créer des camps de réfugiés pour y installer les clandestins qui cherchent régulièrement à se rendre en Italie par le biais de l’île de Lampedusa, toute proche de la côte libyenne, ne serait pas innocente, à leurs yeux. Les Italiens se plaignent en effet énormément de l’afflux des réfugiés en provenance des pays d’Afrique et qui débarquent chez eux après avoir transité par la Libye. Mais de là à estimer qu’un pays comme l’Italie pourrait participer à un scénario pour camoufler la vérité sur la disparition de l’imam Moussa Sadr, il y a un grand pas... que les autorités libanaises ne franchissent pas. Puisse l’enquête du juge Abdel Samad éclairer les nombreux points encore obscurs dans cette affaire qui reste choquante, bien des années plus tard. Scarlett HADDAD


Alors que le Liban n’entreprenait aucune activité particulière pour faire bouger le dossier de la disparition de l’imam Moussa Sadr, le 31 août 1978 en Libye, la nouvelle est tombée comme une bombe. Le ministère libanais des Affaires étrangères a remis au procureur général de la République, Adnane Addoum, le passeport diplomatique de l’imam Sadr et celui de cheikh Mohammed...