Dans l’Orénoque, réserve vitale d’eau douce au nord de l’Amérique latine, l’arbre-tueur attaque, mais d’autres végétaux guérissent les maux, au cœur d’une flore devenue océan vert. Souvent ignoré en Colombie, le Llano, immense pays plat tropical à l’est de la cordillère des Andes orientales, a émaillé l’histoire locale d’actes de bravoure et de menées rebelles depuis deux siècles. « La nature n’a pas échappé à ce climat belliqueux », lâche Gersmel Tarache, un fermier de 38 ans converti en animateur de radio pour promouvoir la musique « llanera » (de la plaine) à El Yopal, chef-lieu du département de Casanaré, à 360 kilomètres au nord-est de Bogota. Le courage des habitants s’est illustré dans les combats contre les colonisateurs espagnols au XIXe siècle. Les Llaneros (habitants du Llano), « habiles cavaliers aux pieds nus sur leurs chevaux criollos, avaient attaqué les troupes ennemies avec des lances et contribué à la victoire du libérateur Simon Bolivar dans la guerre d’indépendance », confirme un colonel de l’armée. Aujourd’hui, ces souvenirs ont fait place aux coups de main de la guérilla au nord et des paramilitaires au sud, dans ce département de 44 000 kilomètres carrés pour 165 000 habitants. Planté devant un « matapalo », l’arbre-tueur, Gersmel, sosie de Charles Bronson à l’œil narquois, guette avec amusement la réaction de l’étranger face à cette surprise de la nature, dans un «hato» (propriété foncière) près d’El Yopal. Dans la chaleur humide, un onctueux mélange de parfums sourd des fleurs multicolores qui parsèment une végétation considérée par cet ancien vacher comme un « paradis mondial de la biodiversité ». Facultés curatives Le tronc du « matapalo » a grimpé autour d’un palmier, sans perdre sa taille de liane, pour mieux s’enrouler et l’enserrer pour l’étouffer. « Il est déjà mort », souligne le fermier. La «victime» n’a pu croître au-delà de quatre mètres. Aucune palme n’est restée au sommet du tronc, flanqué d’un mystérieux bloc noir granuleux. « Un nid de comejen », explique-t-il en montrant des fourmis qui s’échappent d’un éclat de bois arraché avec une perche. L’arbre-tueur, lui, a continué de pousser sa cime à une dizaine de mètres d’altitude sans relâcher son étreinte autour du palmier déjà desséché. Cette image rend intarissable le fermier sur l’histoire de « son » Llano aux hommes « si braves », mais aussi sur d’autres plantes aux facultés curatives. À quelques mètres, un « mataraton », tueur de rat au sens propre mais en fait inoffensif pour les rongeurs, déploie ses branches aux fleurs roses semblables à l’orchidée. « Ce sont ses feuilles qui comptent », explique Berta Eugenia Gomez, en visite sur ces terres. Le jus sorti des feuilles pilées, appliqué sur le corps, guérit aussi bien les allergies que les accès de fièvre. « Le résultat est radical », assure cette mère de deux enfants. Le voisin du « mataraton » n’est autre qu’un guazuma, arbre aux fleurs jaunes anodines. Leur pouvoir est pourtant tout-puissant pour le bétail. « On en fait une camomille, ça purge les vaches », assure Gersmel Tarache. Une telle richesse de la flore fait ressembler les pâtures à un jardin botanique naturel. Un totuma offre ainsi un peu plus loin ses calebasses vertes, immangeables, mais dont la chair sert à faire baisser la tension. Chaque futaie abrite des yopos, arbres à l’écorce rugueuse qui ont donné son nom à El Yopal. Ses pépins servent d’hallucinogène, mais personne n’avoue ici en faire usage. Surnommée « l’océan vert », la plaine s’étend à perte de vue jusqu’au Llano identique du Venezuela, au nord, et à l’Amazonie, au sud, dans cette vallée de l’Orénoque aux innombrables ramifications en cours d’eau, restée le domaine de l’élevage du bétail, jusqu’à la découverte du pétrole en 1983.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Dans l’Orénoque, réserve vitale d’eau douce au nord de l’Amérique latine, l’arbre-tueur attaque, mais d’autres végétaux guérissent les maux, au cœur d’une flore devenue océan vert. Souvent ignoré en Colombie, le Llano, immense pays plat tropical à l’est de la cordillère des Andes orientales, a émaillé l’histoire locale d’actes de bravoure et de menées rebelles depuis deux siècles. « La nature n’a pas échappé à ce climat belliqueux », lâche Gersmel Tarache, un fermier de 38 ans converti en animateur de radio pour promouvoir la musique « llanera » (de la plaine) à El Yopal, chef-lieu du département de Casanaré, à 360 kilomètres au nord-est de Bogota. Le courage des habitants s’est illustré dans les combats contre les colonisateurs espagnols au XIXe siècle. Les Llaneros (habitants du...