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REPORTAGES

Atelier de peintre - Une porte ouverte sur l'art et ses questionnaires Tania Safieddine veut communiquer sa passion(photos)

Tania Safieddine est une artiste opposée à l’enseignement académique rigide. Mais elle se sent investie d’une mission : diffuser une certaine approche de la culture, communiquer sa passion pour l’art contemporain. Résultat : elle a ouvert son atelier de la rue Monot aux artistes en herbe mais aussi à Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Cela fait presque six ans qu’elle est à Beyrouth. Auparavant, elle se trouvait à Paris, où elle a étudié les beaux-arts et fréquenté différents ateliers d’apprentissage. Elle a également enseigné la peinture dans un de ces ateliers. Étant devenue accro de ce climat foisonnant et créatif, elle décide de le recréer à Beyrouth. Après de nombreuses recherches, elle décide de s’établir rue Monot. «C’était avant le boom des restaurants, le quartier était délabré, déserté. On m’a dit tu es folle, tu ne vas pas travailler ici entre les rats». Mais l’espace, la lumière et la grande terrasse avec vue sur mer du local qu’elle a trouvé ont fini par la convaincre. Enfant, elle était davantage attirée par la littérature. Elle s’est tournée vers la peinture quand la guerre a éclaté. «J’ai compris, dit-elle, que les images sont plus fortes que les mots tant sur le plan de l’expression que sur celui de la communication». À Paris, confie-t-elle, la vie était plus facile, on avait une idée de l’existence, du territoire de l’enfance (couleurs, odeurs). Au retour, les questions ont commencé à surgir. Liées à l’identité, aux racines, à l’existence... Mais chez Tania Safieddine, on ne doit pas s’attendre à trouver de grandes envolées lyriques sur son œuvre. Il faut aller soi-même à sa rencontre. Dans son atelier, où règne la bonne odeur de l’huile et de la térébenthine, les toiles sont empilées face aux murs. Elles vous seront présentées une à une de la plus petite à la plus grande avec un minimum de commentaires. Ce qui frappe dans cette pièce, ce sont la table, immense palette couverte de peinture, et des objets hétéroclites impossibles à définir (roues en métal, ressorts, tiges en bois, lianes...) jetés pêle-mêle. Strates successives, dont la fouille quasi géologique nous montrera, peut-être un jour, l’évolution chromatique de l’artiste. Des citations, réflexions sur l’art et la vie, sont griffonnées ici et là sur les murs, les portes, ou sur bout de papier. L’atelier du peintre grouille d’inspiration. Un désordre ordonné À coup sûr, l’art, pour Tania Safieddine, n’est pas une porte entrouverte sur un refuge douillet et tamisé ; il n’est pas non plus une porte murée. Il s’agirait plutôt d’une porte entrouverte sur les questionnements, les réflexions, les discussions. Et c’est précisément ce qu’elle recherche dans l’atelier ramené à des murs, à des œuvres et à des objets excessivement présents dans leur affirmation acerbe et lucide. Elle se retrouve dans le bavardage aimable et bienveillant de cet encombrement. «Cela me permet de me recueillir, j’en fais mon chez-moi», dit-elle. La lumière est omniprésente dans l’atelier. Homogène et constante; celle du jour est tamisée, caressante, presque amoureuse, elle crée des zones de pénombre et de mystère variant au gré des heures et des fluctuations atmosphériques; la nuit, les vitres de la grande porte-fenêtre, qui occupe presque tout un côté du local, sont des rectangles d’un noir silencieux qui se découpent dans le blanc des encadrements et des montants peints. Le jour, elles sont des images sonorisées, imprécises et molles, comme introduites dans l’atelier par la lumière. La nuit, l’arrière-cour et les bruits diurnes du quartier s’évanouissent dans le blanc opaque des murs, et seul existe l’atelier. «Il m’arrive de rester assise ici, dans ce coin, au fond du local, à faire face à la terrible présence hyperréelle de l’atelier qui me fait face. Pourquoi, direz-vous ? Mais pour que le huis clos de la présence de l’atelier me contraigne et m’aide à me situer et à me poser face à moi-même, sans oui-mais, et sans peut-être. Pourquoi ? En quelque sorte pour m’entraîner, pour me mettre en condition d’affronter le tableau. Je me mets à l’épreuve de la l’exubérance de l’atelier afin de mettre à l’épreuve le tableau qui me préoccupe et me travaille, mais aussi afin de mieux me mettre à son épreuve», indique l’artiste. Émotion et réflexion D’aucuns vont jusqu’à dire qu’aujourd’hui, plus que l’art, c’est l’artiste qui compte. Véritable entrepreneur, il fait préparer les infrastructures de son œuvre, toile, châssis, papier, moule; il donne mission d’encoller, souder, scier, sérigraphier; il fait alors surgir le produit de son émotion et de sa réflexion. Quand il ne s’agit pas de son propre travail, elle surveille, contrôle, fait corriger, voire refaire le travail aux différents artistes en herbe que sont ses élèves. Son atelier n’est plus seulement ce lieu plein de mystère, de couleurs, de modèles dénudés; il est aussi laboratoire, où se construisent les œuvres d’aujourd’hui : virtualités, ironies et remises en question. L’art n’est plus une science, un savoir-faire : il est devenu attitude, discours, événement. Enfin, s’il met parfois en scène son lieu de travail, l’artiste ne manque pas d’étudier son look dans les moindres détails, qu’il soit chic, sombre ou négligé. «La peinture est devenue aujourd’hui une approche intellectuelle. Ce n’est plus une question d’inspiration sentimentale uniquement», note Tania Safieddine. Il y a donc toute une maturité derrière le travail d’un artiste. «Je me suis rendue compte qu’il y avait un problème dans la formation des élèves en beaux-arts au Liban. Ils savent dessiner des natures mortes et croquer des paysages. Mais côté maturité, ils ont encore à apprendre. C’est ce vide que nous essayons de combler à travers les cours, ici». Elle privilégie le créatif et les échanges. Ses élèves ? L’année dernière elle en a eu soixante-dix. Outre les étudiants en beaux-arts, il y avait également des mères de famille ou des hommes d’affaires, des chirurgiens qui étaient ravis de trouver une échappatoire, un havre de paix où ils pouvaient souffler. «En France, par exemple, nous avons travaillé dans les cités zones chaudes. On tentait, à travers l’art, d’établir des ponts de communication entre les jeunes».

Tania Safieddine est une artiste opposée à l’enseignement académique rigide. Mais elle se sent investie d’une mission : diffuser une certaine approche de la culture, communiquer sa passion pour l’art contemporain. Résultat : elle a ouvert son atelier de la rue Monot aux artistes en herbe mais aussi à Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Cela fait presque six ans qu’elle est à...