Depuis le 11 septembre, on dit que l’islam fait peur. Que cette «étrange religion terrorise» les sociétés occidentales. Et le mot jihad… C’est quoi, le jihad ? Est-ce une expression de la colère sociale de groupes de marginaux et de déçus qui brandissent la revanche de Dieu ? Est-ce la foi en une doctrine qui ne trouve son exutoire que dans le fanatisme, et qui conduit à l’intolérance et à la violence ? C’est quoi le jihad ? Quelle est sa signification dans le Coran ? Est-il synonyme de l’islam ? Est-il permis par l’islam ? Pourquoi son interprétation soulève-t-elle tant de polémiques ? Et comment s’est-il installé dans le Sud-Ouest asiatique dès les années 1800 ? On dénombre, au Pendjab seulement, 2 512 écoles qui enseignent le Coran. Les questions sont simples. Les réponses plus complexes. À l’«Institut allemand pour les études orientales», le professeur Saoud al-Mawla, membre du dialogue islamo-chrétien, a planché sur le sujet. «Jihad, violence et taliban» : c’était, avant-hier soir, le thème de sa conférence. Le jihad toléré par l’islam est le «jihad défensif», commence par souligner Saoud al-Mawla. C’est-à-dire la guerre contre les agressions venues de l’étranger : la résistance au Liban-Sud, l’intifada en Palestine, la lutte en Tchétchénie ou au Cachemire… Toutefois, le jihad est sujet à plusieurs restrictions, dont une majeure : celle de «ne jamais s’attaquer aux civils et ne pas pratiquer la vengeance», ajoute le conférencier. Mais les théologiens chrétiens, les ulémas musulmans et les humanistes savent qu’«il n’y a en réalité aucune guerre juste. Toute guerre, toute violence est en elle-même injuste», souligne M. Mawla. Rappelant qu’il y a dix ans, cheikh Mohammed Mehdi Chamseddine a rédigé un ouvrage portant sur les diverses formes de la violence armée en islam, qu’elle soit au nom du jihad, de la sauvegarde ou de l’application de la chari’a. L’étude basée sur des textes sunnites et chiites, souligne «l’illégitimité, selon la loi islamique, de toute violence armée». La question qui se pose de facto est alors la suivante : comment le jihad est-il devenu le symbole d’une mouvance islamique ? M. Mawla propose une nouvelle lecture, différente de celle des politologues et islamologues arabes et occidentaux. Selon lui, c’est en Inde qu’est apparue pour la première fois la polémique sur le jihad. Dans ses articles datant de 1871, Sayyed Ahmad Khan souligne que la révolte de 1857 (le jihad), connue sous le nom de «The Mutiny» et conduite par Ahmad Baralvi et ses camarades du mouvement «Tariqa Muhammadiya», était en fait dirigée contre le gouvernement sikh du Pendjab et non contre les Anglais. À Deoband où ils ont été exilés, les membres de la «Tariqa Muhammadiya» fondent, en 1866, l’université «Dar al-ouloum» qui regroupera 15 % des musulmans du sud-est asiatique. Ils seront désormais appelés les «deobandis». L’établissement étend son influence au Pakistan, plus précisément à Binori et Akora Khattaq dans la province frontalière nord-ouest (NWFP) où, précise le conférencier, un grand nombre de leaders et de cadres des taliban ont suivi leurs études. Avec un enseignement dirigé par la «Jamiiyat uléma al-islam». Entre-temps, le groupe de Sayyed Ahmad Khan, les leaders et les intellectuels indiens (Nawab Abdel Latif Khan, Mawlawi Karamat Ali, Sayyed Amir Hussein, etc.) instituent la «madrassa (l’école)» des «barebi» dont l’enseignement est proche des Soufis. Les «taliban (les étudiants)» représentent, selon des sources américaines, 85 % des musulmans du Sud-Est asiatique… Le but de ces deux écoles étant de propager la religion, la science, la vertu, et de «réformer moralement la société». Saoud al-Mawla rappelle alors une des phrases du Prophète : «Cherchez la connaissance même jusqu’en Chine». Le jihad, l’effort pour l’étude et l’éducation, devient «une obligation religieuse. Le meilleur acte accompli dans la vie». Ainsi l’accent est-il mis sur le «jihad» et le «moujahid» qui ne sont pas l’apanage des islamistes. Puisque, bien au contraire, et en parfaite adéquation avec l’usage de la langue arabe, «jihad» signifie, littéralement, «pratiquer un effort». Le conférencier rappelle à cette occasion que les Iraniens n’avaient utilisé ce terme que pour exhorter à l’«effort de reconstruction du pays». De même en Tunisie, Habib Bourguiba en a usé dans un contexte «national, séculier et politique», explique Saoud al-Mawla. La conversion à l’islam militant Le jihad comme expression de la violence a assumé son «caractère islamique» lors de la guerre sainte contre l’occupant soviétique, en Afghanistan. Pour la première fois au XXe siècle, les dirigeants d’une lutte de libération sont des musulmans. Ils sont en guerre contre un communisme athée et prônent la guerre sainte, violente, pour la création d’un État religieux. «Les USA et l’Europe ont joué un rôle historique en attisant la violence de ces groupes et de ces individus, dénoncés aujourd’hui comme fondamentalistes et intégristes», souligne le conférencier. Quant à l’islam asiatique, il a été propagé à l’origine par les Soufis, et a toujours été «un islam pacifiste, non violent, ouvert et tolérant», ajoute-t-il. La religion n’avait jamais été associée à la politique, jusqu’au démembrement du Pakistan en 1971, de la création de Bangladesh et du coup d’État de Zia’ ul-Haq et de son gouvernement islamisant entre 1977 et 1988. Entre-temps, la révolution iranienne de 1979 et la guerre contre l’Irak ont propulsé sur le devant de la scène le conflit sunnito-chiite. L’occupation de l’Afghanistan par l’URSS a également cristallisé les intérêts américains, européens, séoudiens et égyptiens, ces derniers ayant apporté leur soutien à Zia ul-Haq et aux mujahidine afghans. Et Saoud al-Mawla d’ajouter à tout cela la montée en force du chauvinisme hindou avec le parti Baharatiya Janata et l’explosion du Cachemire, l’immixtion de l’Ouzbékistan dans les affaires afghanes et les luttes intestines qui n’ont fait qu’augmenter les «actions caritatives» des pays du Golfe et d’Arabie. Voilà en gros les ingrédients d’une conjoncture qui a poussé le courant sunnite «hanafite», majoritaire en Asie centrale, à se convertir à l’islam militant. Brandissant alors la «fatwa», explique Saoud al-Mawla, les ulémas ont demandé aux taliban d’assumer la responsabilité de sauver le pays, ainsi que l’islam, et de mettre fin à la corruption et aux bandes de milices qui sévissent dans le pays. «Mujahid contre les Russes et contre les chefs de guerre, le taliban devient un exemple à suivre pour les jeunes Pakistanais et les jeunes Arabes». Mais surtout, «l’islam politique a réussi pour la première fois à prendre le pouvoir dans un pays, à jouer un rôle et à étendre son influence à d’autres pays, comme le Pakistan», explique le conférencier. 15 000 écoles religieuses et guerre de civilisations Et de s’attarder sur une statistique récente publiée à l’Université d’Oxford, selon laquelle le nombre des écoles religieuses au Pakistan est passé de 1 745 (en 1979), à 15 000 en l’an 2 000. Dans le Pendjab seulement, on dénombre 220 000 étudiants et 2 512 écoles, en 1979, et les «deobandis» représentant 100 558 étudiants. Et revenant à l’historique du jihad, Saoud al-Mawla rappelle que les Afghans rejettent le traité anglo-afghan de 1893 (connu sous le nom de Durand Line) et réclament ce qu’on appelle aujourd’hui la région des tribus et la province des frontières nord-ouest ou NWFP. En décembre 1999, poursuit-il, un groupe armé avait détourné un avion indien vers Kaboul. Il réclamait la libération, de la prison de Janu-Cachemire, de Mawlana Massoud Azhar, un cadre de la «Jamiat al-ouloum al-islamia». Malgré leur soutien à la cause du Cachemire et leur «fraternité» avec leur collègue d’université, les taliban ont dénoncé cet acte terroriste et refusé que des musulmans s’attaquent à des civils. Quant aux médias occidentaux, ils n’ont pas tari d’éloges sur une telle conduite. Le 9 avril 2001, un demi-million de Pakistanais se sont rassemblés à Peshawar pour célébrer le 135e anniversaire de l’école de Deoband. Prenant la parole, Mawlana Fazlur Rahman appelle l’Occident à cesser son agression contre les musulmans en Afghanistan, au Cachemire, en Tchétchénie, en Bosnie et au Moyen-Orient. «Sinon, dit-il, nous aurons le droit absolu de riposter pour nous défendre». Ce rassemblement spectaculaire est une preuve que «la flamme de Deoband» ne s’est pas éteinte au cours des décennies. Bien au contraire, «elle est devenue la mère nourricière des Mujahidine. À côté de l’éducation, elle nous a insufflé l’âme du jihad». Mawlana Fazlur Rahman devait apporter par la suite son soutien à Ben Laden. Un mois plus tard, un rassemblement tout aussi important a lieu en Inde, plus précisément à Deoband, pour soutenir les taliban. Alors que Mawlana Samiul Haq réunit 40 organisations politico-religieuses pour dénoncer les sanctions internationales contre son peuple. «Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les Deobandis ou les Pachtounes qui soutiennent les taliban ; c’est tout le monde musulman, si l’on ose dire», indique M. Saoud al-Mawla. Maintenant, à chaque appel au jihad, «tout le monde est d’accord pour dire que ces groupes sont des marginaux, des minoritaires et des déçus … et ne voit dans le réveil de l’islam qu’une réaction à une situation de crise, une manifestation de colère, la revanche de Dieu, selon Gilles Kepel», dit M. Mawla. Soulignant que 50 ans avant Huntington, Sayyed Qotob, le père de l’extrémisme violent, a évoqué «la guerre de civilisations», puisant ses sources théologiques chez Ibn Taymiya, Ibn Abdel Wahab le Séoudien et les «Ikhwan» des années 1912-1929. Qui avaient lancé les trois idées-clés d’une Qaëda (base) sociale : la hakimiya qui relève de Dieu seul, la lutte contre l’ignorance (al-jahiliya) et la hijra ou l’émigration vers une Qaëda qui serait le prototype d’un État islamique calqué sur Médine.
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