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Actualités - REPORTAGES

Perdus de vue ... Jean-Prosper Gay-Para : les plus belles nuits libanaises, c'est lui(photos)

Personne n’a oublié Jean-Prosper Gay-Para. Il a traversé le ciel nocturne de la ville comme une étoile filante, y laissant à chaque passage une traînée de poussière magique. Son prénom le prédestinait à une vie riche en succès ! Il aurait pu être peintre, artiste ou chef d’orchestre. Il était un peu de tout cela, mais surtout il était le créateur, l’inventeur d’une ambiance, celle des nuits – gaies – du Beyrouth d’avant-guerre. «La richesse de l’homme, c’est de garder la curiosité de l’esprit», fait partie des proverbes préférés de Prosper Gay-Para. Et pour cause… Ce «hakawati», comme il se qualifie, a ouvert pour un instant les tiroirs de sa mémoire, ressortant comme un magicien toutes ses histoires, des contes pour ne pas s’endormir. Le blanc semble être resté sa couleur de prédilection. Chaussures blanches, pantalon blanc, cheveux blancs, comme des empreintes laissées par toutes ces nuits blanches… À sa porte, un paillasson «Palm Beach Hotel», et une enseigne en fer forgé, «Caves du Roy», alignés comme des trophées de guerre. À l’intérieur, des chaises et des fauteuils éparpillés, trônes de celui qui reste le roi des plus belles soirées libanaises. Au mur, des tableaux de peintres, venus souligner son amour pour cet art qu’il a toujours encouragé. «J’ai animé Beyrouth dès 1935, et cela pendant quarante ans». Prosper, fils d’Alphonse Gay-Para et de Nada Mocadié, est né le 24 avril 1914 dans une famille de restaurateurs. Son grand-père maternel, Abdallah, avait même créé des poêles en son nom ! Son père, mort en 1919, fut cuisinier, avant d’ouvrir un commerce de gâteaux, puis son propre restaurant, devenu plus tard le «Casino Alphonse», et qui abritera ses plus tendres souvenirs d’orphelin précoce. «À quinze ans, je m’occupais déjà du casino avec mon oncle Raffoul Mocadié et mon frère Charles ! Je dormais là-bas, je mangeais là-bas !». Prosper commencera à travailler «effectivement» en 1934, à la fin de son service militaire. Le casino était devenu le «repos du guerrier» des officiers français venus passer une soirée agréable. L’introduction de la roulette et des jeux remuera le public et apportera un souffle nouveau. En 1935, le «Casino Alphonse» change d’identité. «Mon oncle en avait assez d’entendre les gens demander de M. Alphonse, le patron !». Il deviendra le «Kit Kat», célèbre music-hall qui accueillera les plus grands noms de la chanson française, comme Edith Piaf ou Henri Salvador, ainsi que des invités de marque, comtesses, consuls, politiciens et écrivains du monde entier. Saint-Exupéry y fera une escale. Ils n’oublieront pas ce lieu enchanteur. Même Aznavour s’en souviendra, lors de son dernier passage à Baalbeck ! Cette même année, dans un réduit enfoui au sous-sol du «Kit Kat», Prosper ouvre la «Taverne du Kit Kat», «une petite salle intime, joliment décorée, qui prenait vie à partir de minuit, avec un orchestre de music-hall qui créait une ambiance du tonnerre ! Je voulais inculquer aux Libanais un mode de vie “à la parisienne”». En 1939, la Seconde Guerre mondiale éclate. Le «Kit Kat» reçoit l’ordre de fermer ses portes, mais rouvrira 5 jours plus tard, «il fallait entretenir les troupes de 18 heures à 22 heures, il y avait plus de 100 “mobilisés d’Orient” qui venaient manger tous les soirs. Nous avons alors gagné beaucoup d’argent!». Après la guerre, le «Kit Kat» fermera ses portes et les rouvrira, au grés de l’Histoire et des petites histoires. Encore plus, encore mieux «Prosper, il faudrait marcher derrière lui pour ramasser les idées qu’il laisse tomber!», dira très justement un ami. En janvier 1940, il décide, avec son oncle, de transformer un immeuble abandonné en hôtel. Ce magicien de la nuit voyait grand. L’hôtel Normandy alignera le Liban au niveau du Caire et de Jérusalem. «J’y ai créé le premier cabaret avec orchestre. Le Tout Beyrouth venait danser et se défouler. Nous avons même célébré le mariage de Mona Solh, avec un mémorable tonnerre qui avait cassé les vitres de l’hôtel !». Quelques années plus tard, en 1946, il construira le «Gardenia», qui fermera rapidement ses portes. Le 20 janvier 1952, ce visionnaire ouvrira l’hôtel Palm Beach, alors que l’Égypte était en train de brûler. «Nous avions 110 clefs et nous étions tout le temps complets. La boîte de nuit de l’hôtel suivra rapidement. “Le Corsaire” était une très petite boîte, sans artiste, mais avec un chanteur et trois guitaristes; les gens venaient dîner et danser». Le Théâtre de 10 Heures y donnera sa première représentation. Après le Normandy, l’hôtel Excelsior verra le jour le 30 mars 1955. Ses mémorables «Caves du Roy» ont gardé leur trace dans la mémoire des noctambules libanais qui savaient apprécier le luxe et le beau. «Nous avions engagé une famille d’Italiens qui mijotaient des plats exceptionnels. Un orchestre de six musiciens réchauffait l’ambiance à partir de 21 heures trente. C’est ici que les femmes ont commencé à danser seules, le twist et le tamouré». Roméo Lahoud, Kegham, Sabah et Brigitte Bardot ont fait partie des étoiles d’un soir ou de plusieurs. «Comme les soirées des Caves commençaient tard, j’ai voulu, en ouvrant “Le Grenier” en 1964, créer ma “garçonnière à moi !”» Cette maison libanaise de 140 mètres carrès, superbement décorée, constituait une «première», tant par la beauté des lieux, que par la formule, nouvelle, presque révolutionnaire, L’idée était simple, il fallait y penser. Prosper l’a fait ! «C’était bien la première fois que les gens se bousculaient pour manger de la moujaddara ou encore des œufs aux plats ! Nous avons commencé à tarifer les assiettes de mezzé. Nous avons même vendu le plat d’olives !». L’endroit dégageait une magie, plus jamais retrouvée. En 1967, Prosper inaugure enfin son hôtel «Byblos», à Saint-Tropez. Il fera malheureusement faillite. La guerre de 1975 viendra couper les ailes à cet Icare des nuits magiques. Prosper s’exile en France, rédige les deux volumes de Ma traversée du siècle et attend un signe. «La Providence m’a ruiné, pour me ramener à Beyrouth, parce que Beyrouth a besoin de moi !» Le marchand de sable est reparti sur son nuage vers d’autres cieux, ceux des regrets. Pour beaucoup, les nuits libanaises ne seront plus jamais les mêmes.

Personne n’a oublié Jean-Prosper Gay-Para. Il a traversé le ciel nocturne de la ville comme une étoile filante, y laissant à chaque passage une traînée de poussière magique. Son prénom le prédestinait à une vie riche en succès ! Il aurait pu être peintre, artiste ou chef d’orchestre. Il était un peu de tout cela, mais surtout il était le créateur, l’inventeur d’une...