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Nos Lecteurs ont la Parole

La démarcation reprend à Sodeco, dans ses pâtisseries !

Mardi 20 décembre : en fidèle cliente, je passe à l’avance une commande d’une bûche aux marrons dans l’une de mes pâtisseries préférées à Sodeco, moi qui vis à Achrafieh. Commande annuelle, la bûche se prépare et m’attend le vendredi 23 décembre. Au lieu de la prendre à 17h, mon emploi du temps change et je préfère désormais la prendre à midi. Appel téléphonique. Un monsieur quinquagénaire me répond, c’est « le fameux » monsieur de la pâtisserie ! Ce monsieur même dont je me suis plainte auprès de la pâtisserie sur Instagram à plusieurs reprises tout au long de l’année pour son ton sec, aigre et orgueilleux ne donne jamais d’informations. La pâtisserie est pourtant professionnelle quant à ses produits et ses autres vendeuses, la seule raison pour laquelle je ne lâche pas. J’appelle donc pour modifier l’heure de la livraison, il me répond. Le malheur commence. Je lui parle en français, il me répond en français avec un mélange de froideur et d’énervement, comme d’habitude. Il ne comprend rien. Je le lui répète en parlant plus lentement : « Au lieu de 17h, je voudrais que la bûche soit prête à midi, si possible », alors il répète avec colère et questionnement, mais cette fois en arabe : « Je ne comprends pas, donc à 18h au lieu de 17h ? » C’est moi qui passe maintenant à l’arabe et lui dit que ce n’est pas du tout le cas, et je répète pour la énième fois mon message. Il comprend finalement.

Maintenant est venu le moment fatidique de la deuxième épreuve de malheur : prénom et nom. J’anticipe en parlant lentement et en épelant mon nom. Il parle en même temps à une autre vendeuse. Je répète, parce que je suis libanaise et ma patience mêlée de politesse et de diplomatie a pénétré mon système jusqu’aux os. Il l’a capté. Il le répète. Sissi Baba. Puis, il dit : « Ah ! Mais votre commande c’est donc pour Verdun ! » Silence.

Plus rien à dire, et je peux achever le billet par une chute pareille. Par sa réplique, mon silence et le vôtre, qui dit tout. Mais je ne veux pas me taire aujourd’hui. Quand j’étais plus jeune, je me taisais. Et que de fois j’ai choisi ce chemin, car j’avais toujours des livres entre mes mains, et au lieu de répondre aux sectaires, je jugeais bon de « laisser passer ». J’avais bizarrement un sourire de sage qui préférait le silence et la lecture. D’où vient ce silence quand on est jeune ? Sagesse précoce, politesse et patience ? Je suis contente de les perdre aujourd’hui.

Aujourd’hui, bien que toujours jeune, je suis moins jeune. Toujours avec des livres entre les mains, je grandis. Plus de silence. Mes amis font de même, toute notre génération ne veut plus se taire « par respect aux grands » – chef de famille, chef de communauté, chef de parti, chef du pays ! –

qui ne sont finalement pas si grands, qui sont, comme ce monsieur, contre-productifs.

Ce silence me rappelle celui de mes parents et de leurs amis. Le silence me rappelle l’acceptation et la soumission à des situations inhumaines et absurdes dans mon pays que j’adore. Le silence m’est devenu lâcheté et hypocrisie. Le trop de patience est toxique, tout comme le trop de résilience. J’aurais pu ne pas traquer chaque petit détail de cet appel téléphonique et ne pas en écrire tout un billet. Mais je ne peux plus me taire. Ce silence est celui de la caste dirigeante après l’explosion au port. Le silence est complice, il devient donc criminel. Moi, je ne suis pas criminelle. J’avais Homère et Rousseau à côté de moi quand j’ai fait l’appel, et sur ma table de chevet, une série de livres de Sartre, Balzac, Moutanabbi, Molière, Sun Tzu, Kundera, Shelley, Zweig, Nabokov et Samir Kassir. Tous ces gens ne se sont pas tus. Tout ce silence est contre-productif.

De retour au malheureux épisode. Je rétorque en faisant l’innocente mais pas la naïve : « Non, Sodeco Achrafieh, pas Verdun. » Il ne répond pas. Je continue : « Pourquoi Verdun ? Je ne comprends pas. Quel rapport ? Baba = Verdun ? » Puis, je passe à l’arabe et j’insiste : « Mais quel rapport ? Pourquoi Verdun ? »

« La bûche sera prête à midi », dit-il sur un ton sec. Appel terminé. À dire vrai, les lignes de démarcation vert fané n’ont jamais existé que dans la tête de ces gens qui croient aux faux récits, aux préjugés, aux associations géo-religieuses et au racisme de la classe dirigeante. À tous les racistes de toutes les communautés politico-religieuses dont l’esprit pue de préjugés – qui appartiennent d’ailleurs au même grand ghetto, et qui n’ont jamais rien compris aux religions et à la politique –, nous vous traquerons. Et puis, à ceux qui ne le savent pas, beaucoup de Baba au Liban sont chrétiens. Et encore, sait-on qu’au Liban, on peut être seulement citoyen ? Le sait-on ?

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, «L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


Mardi 20 décembre : en fidèle cliente, je passe à l’avance une commande d’une bûche aux marrons dans l’une de mes pâtisseries préférées à Sodeco, moi qui vis à Achrafieh. Commande annuelle, la bûche se prépare et m’attend le vendredi 23 décembre. Au lieu de la prendre à 17h, mon emploi du temps change et je préfère désormais la prendre à midi. Appel téléphonique....

commentaires (1)

Madame, il faudrait cesser de parler en français avec les gens qu'on ne connaît pas! Nous ne sommes plus dans les années soixante, quand tout le monde parlait français...

Georges MELKI

12 h 35, le 30 janvier 2023

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Commentaires (1)

  • Madame, il faudrait cesser de parler en français avec les gens qu'on ne connaît pas! Nous ne sommes plus dans les années soixante, quand tout le monde parlait français...

    Georges MELKI

    12 h 35, le 30 janvier 2023

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