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« Big Brother » ou « Grand Frère » ? Traduire « 1984 » d’Orwell, une tâche difficile

Ce roman sur le totalitarisme est aujourd’hui réédité dans la prestigieuse collection de la Pléiade des éditions Gallimard.

« Big Brother » ou « Grand Frère » ? Traduire « 1984 » d’Orwell, une tâche difficile

Le roman « 1984 » de George Orwell est un véritable casse-tête pour les traducteurs. Photo AFP

« Big Brother » ou « Grand Frère »? Traduire 1984 de George Orwell suppose de faire des choix difficiles, surtout face aux néologismes de ce roman sur le totalitarisme, réédité dans la prestigieuse collection de la Pléiade des éditions Gallimard.

Les lecteurs francophones sont habitués depuis toujours à « Big Brother » pour le nom du chef d’État. La première traductrice pour Gallimard, Amélie Audiberti, l’avait conservé en anglais en 1950. Josée Kamoun, en 2018, toujours pour la même maison d’édition, s’était alignée. Ce terme, bien qu’étranger, « peut être compris de tous ou presque », d’après elle.

En revanche, la Pléiade opte pour « le Grand Frère ». « C’est très simple : je suis traducteur, donc je traduis. Je suis allé voir les autres langues, et aucune ne l’a gardé tel quel », dit à l’AFP l’universitaire Philippe Jaworski, coordinateur de cette édition. « Avec Big Brother, il y a une espèce de slogan qui empêche le rapprochement entre Grand Frère et la Fraternité, organisation clandestine dissidente. Il faut que ça s’imprime dans la conscience du lecteur », estime-t-il.

La question est délicate pour le « Newspeak », la langue imposée par le pouvoir. La « novlangue » de la première traduction, un néologisme élégant (trop élégant ?), a essaimé. « Néoparler » dans la deuxième, et maintenant « néoparle » dans la Pléiade, ne devraient pas connaître le même succès. « Newspeak, c’est un monstre, où speak n’est ni verbe ni nom commun. Il n’y a pas de substantif dans le néoparle, c’est une langue absolument barbare. Alors on a envie de trouver les mots les plus repoussants, ceux qui font se dire au lecteur : c’est monstrueux », plaide M. Jaworski, qui avait coordonné la Pléiade d’auteurs comme Philip Roth ou Francis Scott Fitzgerald.

Présent, passé simple

Autre terme qui laisse une certaine latitude : le « doublethink », forme de manipulation du régime par laquelle tout mot peut prendre le sens inverse. « Double-pensée » en 1950, « doublepenser » en 2018, « double-pense » en 2020. L’un des choix de Josée Kamoun qui avait surpris, « Mentopolice » pour « Thought Police », n’est pas retenu : on revient à un plus classique « Police de la pensée ».

On pourrait multiplier les exemples. « Big Brother is watching you » : ce slogan totalitaire, en langue originale, Orwell ne pouvait pas le choisir plus percutant. En français, la traduction flotte. Ce fut d’abord « Big Brother vous regarde ». Puis « Big Brother te regarde ». Et maintenant « Le Grand Frère vous surveille ».

Josée Kamoun et Philippe Jaworski ne semblent en fait d’accord sur rien... L’idéologie d’État, « INGSOC » (déformation d’« English socialism »), devenue « Angsoc » dans la première version française, était passée à « Sociang », et s’appelle désormais « Socang ». Pour le coordinateur de la Pléiade, « ces termes sont barbares et en même temps, il est essentiel qu’ils intègrent le tissu verbal du français. Ce doit être des barbarismes en français ».

Enfin, la traductrice de 2018 avait eu l’audace de passer du prétérit en anglais au présent en français. « Tout le livre passe au présent, les phrases gagnent un rythme », avait jugé le critique et écrivain Maurice Nadeau, admiratif de ce choix-là décrié par d’autres. De manière attendue dans une traduction qui a prétention à faire autorité, la Pléiade retourne au passé simple.

Pour 1984 en roman graphique, à paraître le 4 novembre, avec le Brésilien Fido Nesti au dessin, la traduction achetée par Grasset à Gallimard est celle de 2018. Les slogans dessinés sur les affiches sont en anglais.

Enfin, une traduction d’un essai de l’écrivain canadien George Woodcock, Orwell à sa guise, vient de paraître également. Son traducteur, Nicolas Calvé, comme la première traductrice de 1984, écrit « le » novlangue.

Hugues HONORÉ/AFP


« Big Brother » ou « Grand Frère »? Traduire 1984 de George Orwell suppose de faire des choix difficiles, surtout face aux néologismes de ce roman sur le totalitarisme, réédité dans la prestigieuse collection de la Pléiade des éditions Gallimard.

Les lecteurs francophones sont habitués depuis toujours à « Big Brother » pour le nom du chef...

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