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Littérature

Le Liban, ou l’histoire d’un bonheur de courte durée, par Hassan Daoud

Son nouveau roman, « Nissa’, wa fawakeh, wa ara’ » (Femmes, fruits et opinions, Hachette – Antoine/Naufal, 236 pages), pose déjà, à travers un regard scrutateur et analytique vers le passé, la responsabilité du verbe et de l’(in)action...


Le Liban, ou l’histoire d’un bonheur de courte durée, par Hassan Daoud

Enfant du Sud, né en 1950 au village de Nmeiriyé, Hassan Daoud gagne très vite Beyrouth avec sa famille. Et répond à l’appel pressant de la littérature arabe, discipline qu’il fréquente assidûment à l’Université libanaise pour obtenir haut la main son diplôme. Dans le chaos et la débâcle de 1975, en pleine guerre civile, c’est le journalisme qu’il choisit pour s’exprimer. Profession assumée avec zèle et dévotion au quotidien al-Hayat pour onze ans où il sera en charge notamment du supplément culturel. Il rejoindra par la suite al-Safir et al-Moustaqbal, toujours à l’affût d’une activité culturelle de bon aloi. Mais cela ne l’a pas empêché pour autant d’épouser la carrière de romancier. Avec succès.

Car, comme il le confie en toute simplicité et peut-être un brin d’humour et d’ironie : « Comme d’autres rêvent d’être acteurs ou pompiers, moi j’ai toujours rêvé de tenir une plume. Écrire, c’est ma vie. Je ne sais rien faire d’autre… »

À son actif, trois recueils de nouvelles mais surtout une dizaine de romans qui ont les faveurs du public et de la presse. Et la plupart, non seulement traduits en langues étrangères (en français chez Actes Sud, anglais, allemand, italien), mais récompensés aussi par des prix prestigieux dont celui de Naguib Mahfouz… Naguib Mahfouz qu’il considérait, enfant, comme une emblématique figure d’écrivain exemplaire et qui le faisait rêver dès l’enfance, avec les écrits de Dostoïevski et la poésie de Badr Shakir al-Sayyab.

C’est son premier roman, L’immeuble de Mathilde, sorti en 1983, qui a propulsé d’emblée Hassan Daoud au firmament des meilleurs écrivains arabes de sa génération. Depuis, la liste de titres qui s’inscrivent sous sa signature s’allonge avec régularité. On cite volontiers les différentes étapes de son parcours : Le chant du pingouin, Cent quatre-vingts crépuscules, Pas de route pour le paradis, Des jours en trop... Toute une série de romans pour traduire la vie, analyser la société arabe en quête d’identité à travers une radioscopie sans complaisance ni phrases fleuries. Et parfois même des tons acides ponctués avec des éclats de tendresse, d’empathie, de compassion et d’un lyrisme poétique résolument moderne, sans joliesses inutiles… De tous ses livres écrits, lequel préfère Hassan Daoud ? « Difficile à dire, répond-il, car, pour un auteur, chaque livre a sa saveur, son parfum et reste un moment privilégié lors de sa genèse. Mais le public semble avoir tranché la question en se référant souvent à L’immeuble de Mathilde et Des jours en trop.»


Dans son nouveau roman, Hassan Daoud rend hommage au triangle de l’hédonisme, entre sensualité, satiété et liberté. Photo DR


Dégorger le passé...

Aujourd’hui, en cet automne 2020, Hassan Daoud publie son onzième roman: Nissa’, wa fawakeh, wa ara’ (Hachette Antoine/Naufal, 236 pages). Des femmes, des fruits et des opinions, tel est le titre, entre ironie, gravité et un soupçon de poésie, de ce roman incidemment autobiographique. Roman choral, dominé par un personnage masculin attachant, qui emmène les lecteurs dans un voyage vers l’âge d’or du Liban (1968) jusqu’à l’effondrement actuel. Avec des rêves brisés, des destins cassés à cause des guerres destructrices, des exodes et des errances forcés ainsi que la fatigue des relations amoureuses, instables comme cette terre arable et mouvante qui les abrite.

Titre non énigmatique mais phrase lancée par le personnage principal du roman, Mohammed Safi, au discours brillant et aux idées étincelantes. Dans un moment d’euphorie, parmi les huit à neuf autres protagonistes, cet être charismatique affirme que la vie est belle tant qu’il y a des femmes, des fruits et des opinons… Voilà le triangle de l’hédonisme entre sensualité, satiété et liberté … Autrement dit, c’est faire dégorger le passé de tout son non-dit, car tel est, après tout, l’objectif de cet écrit mêlant non seulement des passages descriptifs mais aussi une pensée, une interprétation, une contemplation d’une réalité libanaise fuyante, diffuse, tortueuse, torturée et difficilement déchiffrable. Même à travers le rétroviseur...

Voilà donc un roman qui brasse les moments de bonheur et de joie de 1968 où une jeunesse de toutes obédiences et cultures se retrouvait sur les bancs de l’Université libanaise. Et progressivement, c’est la lente descente aux enfers des armes, de la dictature des milices, de l’inadmissible anarchie, du règne de la corruption, de la cacophonie de la destruction et la gratuite violence sanguinaire.

De l’âge d’or à l’effondrement actuel, l’écrivain déclare que les Libanais n’ont eu que vingt ans de répit. Un bonheur de courte durée. Vingt ans seulement, c’est bien peu dans l’histoire d’un pays, d’une nation ! Et cela se situe de la seconde moitié de 1950 à 1970. Depuis cette date limite et charnière, le citoyen est constamment aux aguets et aux abois, confronté à l’instabilité. Il est en état de menace et d’insécurité. Aussi bien dans son corps et son monde intérieur que dans son environnement, son présent et son avenir. L’explosion du 4 août l’a magistralement démontré : nul n’est en sécurité dans son propre intérieur !

Les personnages du roman sont touchants dans leur trajectoire soufflée comme une maison réduite en poussière par un obus. Des premiers rêves, d’ailleurs tous brisés et inaboutis (même pour le charismatique Mohammed Safi) au cataclysme actuel, ce roman qui n’offre ni défense ni excuses (au contraire !) aux gens du pouvoir, en appelle à la vigilance de l’être, à sa conscience vive, à son pouvoir de mieux composer avec une réalité aussi dangereuse et sournoise.L’écrivain prolixe est déjà plongé dans son prochain opus. « J’essaye d’écrire sur le bel effondrement actuel, dit Hassan Daoud. Excusez-moi, c’est un drôle de lapsus car c’est Adonis qui parle quelque part de la beauté de la destruction (al-kharab al-jamil). Moi, je voulais dire de sa foncière laideur… »

« Nissa’, wa fawakeh, wa ara’ » de Hassan Daoud (Hachette – Antoine/Naufal, 236 pages), disponible en librairie.


Enfant du Sud, né en 1950 au village de Nmeiriyé, Hassan Daoud gagne très vite Beyrouth avec sa famille. Et répond à l’appel pressant de la littérature arabe, discipline qu’il fréquente assidûment à l’Université libanaise pour obtenir haut la main son diplôme. Dans le chaos et la débâcle de 1975, en pleine guerre civile, c’est le journalisme qu’il choisit pour...

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