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Photographie

Panser les plaies de Beyrouth à la manière de Joe Khoury et Gabriela Cardozo

Comme un gage d’espoir, le couple de photographes ressort sa série de cartes postales « Bouyout Beirut » entamée en 2016, qu’il superpose sur des images de la ville en ruines après le 4 août...

Panser les plaies de Beyrouth à la manière de Joe Khoury et Gabriela Cardozo

« Bouyout Beirut », projet photo voulu comme un appel à l’espoir, une invitation à chérir et préserver ce que l’on peut encore de ces maisons traditionnelles, mais aussi et surtout une manière de panser les blessures de Beyrouth…

Qu’on ait eu la chance de vivre la période d’avant-guerre ou pas, les bâtisses traditionnelles de Beyrouth, intactes pour certaines jusqu’au 4 août, étaient là pour nous rappeler que sous la ville d’aujourd’hui, il en existait une autre, plus douce, plus verte et qui s’était construite avec beaucoup de respect et de poésie, loin de la jungle urbaine qui fait notre paysage d’aujourd’hui. Le photographe Joe Khoury a beau n’avoir que 36 ans, il a beau avoir ouvert les yeux sur l’obscurité des abris, il fait néanmoins partie de ceux qui ont éternellement été nostalgiques d’un Beyrouth qu’ils n’ont pourtant jamais vécu. Pour lui, « Bouyout Beirut », nom qu’il a choisi de donner à son projet, est le dernier reliquaire de « cette belle époque », dit-il, qu’ont balayé les bulldozers et les gratte-ciel au lendemain de la guerre civile… Voilà pourquoi il a choisi de les immortaliser il y a 4 ans, ne soupçonnant pas un instant que leur existence serait un jour mise à l’épreuve comme elle l’a été cet effroyable après-midi du 4 août.

Cartographier Beyrouth
Ainsi, c’est épaulé par sa femme Gabriela Cardozo qu’il décide en 2016 de rendre hommage à sa ville, au lieu de se pencher sur les usuels clichés de la Corniche ou du centre-ville. « J’ai préféré consacrer une série de photos aux belles demeures de Gemmayzé et Mar Mikhaël dont certaines tombaient déjà en décrépitude et qui sont en quelques sorte les gardiennes des souvenirs de notre capitale. » raconte-t-il. À cette période-là, armé de sa caméra, Joe Khoury traverse les rues d’Arménie et Gouraud, se perd dans les dédales des petites artères dissimulées du quartier et rassemble trente images de trente bâtisses traditionnelles. Son œil capte le détail de la balustrade d’un balcon hérissé de plantes, un gros plan d’un mur rose fendillé qu’on devine sur une impasse de Gemmayzé, les façades bleues d’une maison dont on penserait que la mer s’y reflète, des volets délavés par le soleil, les zébrures baroques d’un vitrail remis à neuf… Bref, autant de bribes architecturales qui, une fois rassemblées par le couple Khoury-Cardozo, cartographient un certain Beyrouth sentimental en voie de disparition. Car, selon le photographe, « je me suis lancé dans ce projet bien avant l’explosion parce que j’avais comme l’impression que l’on prenait tout cet héritage pour acquis, en oubliant parfois sa fragilité ». Pourtant, les trente clichés imprimés en grand format, mais aussi sous forme de cartes postales, Joe Khoury ne pensait pas qu’ils auraient une autre portée que celle d’un hommage à Beyrouth.

Joe Khoury et Gabriela Cardozo superposent leurs images de bâtisses historiques avant et après la double explosion destructrice du 4 août 2020. Photos DR

Le souvenir de ces bâtisses
Quatre ans plus tard, au lendemain de la double explosion du 4 août, le cœur en lambeaux, Joe Khoury et Gabriela Cardozo accourent ensemble pour constater les innombrables dégâts qui ont ravagé la ville. Ce qui les inquiète particulièrement ce jour-là, avouent-ils, « c’est le sort des bâtisses que nous avions prises en photo non seulement pour leur richesse architecturale, pour leur importance dans le patrimoine, mais aussi et surtout parce qu’elles abritent l’âme des gens qui ont fait Beyrouth ». Spontanément, d’un même geste instinctif, le photographe et sa compagne ressortent les cartes postales de la collection qu’ils avaient entamée en 2016. Comme pour faire ressurgir d’entre les décombres le souvenir de telle ou telle bâtisse, ils superposent ces images d’avant à notre nouvelle et postapocalyptique réalité. De but en blanc, ces photos, comme des collages où semblent se superposer deux peaux de la ville – celle blessée, recouverte d’entailles, et l’autre, celle d’avant le 4 août et qui, désormais, relève du souvenir – se mettent à circuler sur les réseaux sociaux. Si cette juxtaposition entre le présent et un passé si proche, mais à la fois si lointain, fait mal, elle « rappelle surtout que ces joyaux architecturaux se sont débrouillés pour traverser tant de moments difficiles qu’ils se relèveront encore une fois », affirment Khoury et Cardozo dont, du jour au lendemain, « Bouyout Beirut » est devenue une inestimable boîte à trésor. De fait, et parallèlement à une collecte de fonds à la Croix-Rouge libanaise, organisée sur le site https://www.joekhourystudio.com/donate, « plusieurs architectes nous ont approchés pour employer ces photos car, d’après eux, elles sont de bonnes pistes pour la reconstruction de ces quartiers », confient les instigateurs de ce projet qui espèrent surtout que leurs photos seront un appel à l’espoir, une invitation à chérir et préserver ce que l’on peut encore de ces maisons traditionnelles, mais aussi et surtout une manière de panser les blessures de Beyrouth…


Qu’on ait eu la chance de vivre la période d’avant-guerre ou pas, les bâtisses traditionnelles de Beyrouth, intactes pour certaines jusqu’au 4 août, étaient là pour nous rappeler que sous la ville d’aujourd’hui, il en existait une autre, plus douce, plus verte et qui s’était construite avec beaucoup de respect et de poésie, loin de la jungle urbaine qui fait notre paysage...

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