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Analyse

Les calculs de Hassan Nasrallah

Pour le Hezbollah, la priorité est aujourd’hui de préserver ses alliés et de préparer la future bataille.

Les calculs de Hassan Nasrallah

Des combattants du Hezbollah à Ersal, le 25 juillet 2017. Mohammad Azakir/Reuters

Pour ou contre le Hezbollah. Le Liban a beau traverser une crise politico-économique sans précédent, dont les enjeux dépassent largement la question du parti chiite, le positionnement par rapport à la milice reste la principale ligne de fracture du débat politique et pourrait même se renforcer dans les mois qui viennent.

Une partie de la population libanaise tient le Hezbollah directement responsable de la double explosion qui a endeuillé Beyrouth le 4 août. Bien qu’aucune information ne vienne pour l’instant confirmer l’hypothèse d’un lien entre le parti chiite et ce tragique événement, ses opposants l’accusent de contrôler le port ou même d’être le « propriétaire » des tonnes de nitrate d’ammonium qui ont explosé. Les manifestations du 8 août ont été marquées par de nombreux slogans contre le parti, et une poupée de papier à l’effigie de Hassan Nasrallah a été pendue en place publique, aux côtés d’autres marionnettes représentant différents zaïms, une scène inimaginable il y a quelques mois.

Avant cela, l’effondrement économique du pays était déjà appréhendé par de nombreux Libanais sous un angle principalement géopolitique. Le Hezbollah serait responsable de la crise qui frappe le Liban car il aurait contribué à l’éloigner de ses principaux alliés sur la scène internationale et à en faire une cible de la politique américaine contre l’Iran. L’argument n’est pas faux, mais il est réducteur. Le parti chiite n’est pas directement responsable de la dette colossale qui a mis le pays du Cèdre à genoux ni du système comparable à une pyramide de Ponzi qui a permis de financer l’État et de faire la fortune des banques. Parce qu’il avait ses propres circuits financiers, le Hezbollah est resté pendant des années à l’écart du jeu clientéliste et du système bancaire. L’économie libanaise, structurellement dysfonctionnelle, survivait pour sa part grâce à l’argent du Golfe. En s’en prenant virulemment à ces pétromonarchies, en intervenant sur plusieurs théâtres régionaux, on peut dire que le Hezbollah a contribué à couper le fil de la perfusion.

Accusé de toutes parts, ouvertement critiqué, le parti chiite fait aujourd’hui le dos rond. Les derniers mois ont été particulièrement difficiles pour une formation dont on a tendance à surestimer la toute-puissance et qui est avant tout forte de la faiblesse de ses adversaires. La révolution a bousculé le parti. La crise économique l’a secoué, dans une proportion moindre par rapport aux autres. L’environnement géopolitique lui est de plus en plus défavorable. La pression américaine contre l’Iran lui a fait perdre une grande partie de ses rentrées d’argent – au moins la moitié, estiment les analystes. Ses alliés, le Courant patriotique libre (CPL) et Amal, sont conspués par la rue et ont, surtout pour le second, une très mauvaise réputation au sein de la base du Hezbollah. Malgré tout cela, Hassan Nasrallah ne lâche rien, et surtout pas ses deux alliés. Le chef du parti joue au contraire à fond la carte du « nous » contre les « autres », qui a l’avantage de cristalliser sa base et d’assimiler les revendications populaires à une manifestation antichiite. C’était le sens de son dernier discours, vendredi dernier, où il a menacé (à demi-mots) d’une guerre civile les partisans du changement et a dessiné sa feuille de route : un gouvernement d’union nationale, composé de politiques et de spécialistes. Autrement dit, plus ou moins un retour à la période prérévolutionnaire. Une solution qui présente un double intérêt à ses yeux : préserver le statu quo et faire porter la responsabilité de la crise et d’éventuelles réformes à l’ensemble de la classe politique.

Des partisans du Hezbollah à Marjeyoun, le 7 mai 2018. Aziz Taher/Reuters

Mais en se positionnant ainsi, le parti prend le risque d’être accusé de faire la pluie et le beau temps au Liban alors qu’il est déjà considéré par beaucoup comme la principale force contre-révolutionnaire. Plus le Hezbollah se met en avant, plus il impose ses conditions, plus le débat va se cristalliser autour de lui alors même qu’il n’est pas en première ligne dans la majorité des réformes réclamées par la communauté internationale. Le Hezbollah n’est pas le principal élément de blocage dans les dossiers de l’électricité, de l’audit de la banque centrale ou encore de la justice, bien qu’on puisse s’interroger sur la notion de justice indépendante dans un pays où le parti dominant est une milice armée. Il pourrait avoir intérêt à favoriser la mise en œuvre de ces réformes qui devraient permettre au Liban de recevoir des aides de la communauté internationale, en dehors de toute considération géopolitique. C’est en tout cas la proposition française.

Mais la formation chiite, qui ne souhaite pourtant pas voir l’État libanais s’effondrer, fait un autre calcul. Pour elle, la priorité est de préserver ses alliés, le mouvement Amal et le CPL, coûte que coûte, alors même que ceux-ci sont aujourd’hui les principaux obstacles à l’implémentation des réformes. Le Hezbollah préfère ressusciter le concept de gouvernement d’union nationale, celui-là même qui explique l’impossible gouvernance au Liban, plutôt que de se mettre en retrait et de laisser des indépendants gérer les dossiers les plus urgents. Et pour cause : « Nous considérons qu’il n’y a pas de personnalités neutres », a tranché Hassan Nasrallah vendredi. À ses yeux, pas de nuances : soit on est avec lui, soit on est contre lui. Même dans les dossiers où le parti chiite est en retrait, la question de son statut est en surplomb. Hassan Nasrallah anticipe déjà la bataille à venir. Il sait que les révolutionnaires qui réclament aujourd’hui des réformes sur les questions qui ont trait au quotidien des Libanais s’en prendront un jour à lui. Il sait que la France, malgré ses bonnes intentions, lui est fondamentalement hostile. Il sait que s’il perd ses deux alliés, il se retrouvera seul face à tous les autres. Il sait, enfin, que le nouveau Liban réclamé par la rue – c’est-à-dire un État digne de ce nom – ne peut naître que si sa milice disparaît. Si bien qu’un seul clivage compte réellement pour lui, in fine : pour ou contre le Hezbollah.


Pour ou contre le Hezbollah. Le Liban a beau traverser une crise politico-économique sans précédent, dont les enjeux dépassent largement la question du parti chiite, le positionnement par rapport à la milice reste la principale ligne de fracture du débat politique et pourrait même se renforcer dans les mois qui viennent.

Une partie de la population libanaise tient le Hezbollah...

commentaires (17)

"la formation chiite, qui ne souhaite pourtant pas voir l’État libanais s’effondrer" - " Le Hezbollah préfère ressusciter le concept de gouvernement d’union nationale, celui-là même qui explique l’impossible gouvernance au Liban".. Il me semble qu'il y a là une contradiction totale. Non?

Yves Prevost

19 h 29, le 21 août 2020

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Commentaires (17)

  • "la formation chiite, qui ne souhaite pourtant pas voir l’État libanais s’effondrer" - " Le Hezbollah préfère ressusciter le concept de gouvernement d’union nationale, celui-là même qui explique l’impossible gouvernance au Liban".. Il me semble qu'il y a là une contradiction totale. Non?

    Yves Prevost

    19 h 29, le 21 août 2020

  • Hassan fait des calculs...et nous en souffrons...il nous faut un (ou des) puissant(s) diurétique(s)...

    Wlek Sanferlou

    19 h 31, le 19 août 2020

  • "... manipulés par les mass medias pro sionistes qui nous lavent (assez mal) le cerveau... " est un affront à la majorité des Libanais qui portent désormais un regard expert, objectif et indépendant sur ces illégitimes pouvoirs criminels. Cette liberté de penser se transmettra à ces nouvelles générations qui de chaos s'inspirera. Les 400.000, manipulés, eux, le sont depuis leurs berceaux.

    Lillie Beth

    19 h 29, le 18 août 2020

  • Si HN prétend qu'il n'existe pas au Liban de personnalité "neutre" il se trompe complètement. Il est grand temps d'en finir et de se libérer du HB puisque son leader se vante publiquement avoir été créé par le régime islamique d'Iran et que sans celui-ci il cesserait d'exister. Si HN préfère défendre la République Islamique d'Iran il n'a qu'à aller le faire à Téhéran. Le Liban n'a besoin que de ceux qui mettent l'intérêt national LIBANAIS au dessus de tout.

    KARAM Peter

    16 h 39, le 18 août 2020

  • heureusement pour l'OLJ & la liberte d'expression de laquelle il n'en reste pas beaucoup. heureux donc qu'il y ait 1 voix discordante sur 12. Ouf ! rafraichissante cette voix/voie vers l'annihilation du Liban de nos coeurs. Mais soyons clairs - arretez d'accuser le seul hezbollah de tous les maux. C'est injuste car ce serait innocenter ses allies directes dont le plus fameux n'est autre que le pres. resident de Baabda,& indirectes mais aussi ceux qui caressent HN dans l'espoir fou de l'echeance de 2022

    gaby sioufi

    14 h 19, le 18 août 2020

  • "En s’en prenant virulemment à ces pétromonarchies, en intervenant sur plusieurs théâtres régionaux, on peut dire que le Hezbollah a contribué à couper le fil de la perfusion". La seule vraie raison de la chute économique du Liban et la guerre stupide de 2006

    yves kerlidou

    12 h 49, le 18 août 2020

  • Pour ou contre le Hezbollah, ou plutot Contre ou pour le Liban et la souveraineté national.

    VeeNe

    12 h 39, le 18 août 2020

  • Cet article qui se veut objectif a omis certains détails de la provenance des ressources du HB. Il a parlé des iraniens, mais qui détient l’économie du pays en contrôlant ses axes principaux qui sont le port, l’aéroport et les frontières pour au début mettre la main sur l’économie ensuite faire des trafics de tout genre avec la Syrie? Armes, blé, farine, mazout etc. Si HB n’est pas impliqué dans le désastre économique alors qu’il a fait de tout pour empêcher tout investissement en s’en prenant jusqu’au tourisme qui représente une mane pour le liban. Les promesses faites par HN de faire appel à l’Iran pour sortir le Liban de la crise en disent long sur son intention de l’affamer pour mieux le secourir en imposant son allié comme seul sauveur. Son plan a été soufflé avec le port qui dans notre malheur peut peut être a sauvé le Liban des projets à peine voilés de ce parti et de ses partisans. Il est fort parce que ses adversaires sont faibles. Non Monsieur, il est fort parce qu’il prend deux populations en otage et s’en sert comme chair à canons pour détruire ce pays. Il sait pertinemment que s’Il déclenche un massacre inter confessionnel le pays sera rayé de la carte car les israéliens ne le laisserait jamais gagner la bataille. Mais pour lui ça n’est qu’un détail puisqu’il a décidé que le Liban sera sous ses ordres ou ne sera Plus. Et nous ne le laisseront pas faire car c’est de notre pays dont il s’agit et nous le détruirons si c’est le seul moyen pour en finir avec lui.

    Sissi zayyat

    12 h 08, le 18 août 2020

  • Vous faite erreur lorsque vous dite que le parti chiite n’est pas directement responsable de la dette colossale qui a mis le pays du Cèdre à genoux. Tout le monde sait qu'il contrôle une partie du port d'ou ses militants et supporters traficotaient leurs importations mais aussi ses armes etc... Tout le monde sait que l’aéroport était sous son contrôle sinon nous n’aurons pas eu l'invasion de 2008. Tout le monde sait qu'il fait ce qu'il veut aux frontières et personne ne peut y faire quoi que ce soit. Coupant ainsi un grandes parties des ressources de l’état il est donc directement responsable, au même niveaux que tous les autres, sur l'accumulation de la dette Libanaise. Sans oublier le fait que ces gens ne règlent pas les factures d’électricité, etc... même si beaucoup préfèrent taire ces illégalités! Il est principalement responsable d'avoir causé directement des pertes colossales de l'ordre de plusieurs milliards lors de la guerre de 2006, des blocages successifs du centre ville, des assassinats et meurtres commis par ci par la tuant petit a petit l’économie. Il n'a pas d'excuses! A présent il se comporte comme l'ont fait avant lui les pays dictatoriaux: Défendre ses alliés jusqu'au bout. J’espère que ce sera jusqu'au dernier corrompus ou Hezbollahi et non pas jusqu'au dernier Libanais. Il est temps de s'en débarrasser coûte que coûte!

    Pierre Hadjigeorgiou

    11 h 42, le 18 août 2020

  • C'est du pur cynisme dans la situation actuelle, mais ils n'en ont cure du moment où il garde sa main mise sur le pays pour le compte de ses parrains ... et ils sont de toute façon autant responsable que les autres même si selon ce qui est écrit ils n'ont pas participé !!! ils couvrent les mafieux dons ils sont mafieux. Combien de catastrophes faut-il avant qu'ils dégagent tous ?

    Zeidan

    11 h 24, le 18 août 2020

  • DETRUIRE LE LIBAN POUR Y METTRE LA MAIN AVEC L,IRAN DEFINITIVEMENT. FAUT SE DEBARRASSER DE CE CANCER UNE FOIS POUR TOUTES PAR TOUS LES MOYENS.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    09 h 56, le 18 août 2020

  • La seule question qui se pose, et à laquelle je n'arrive pas à trouver de réponse, est la suivante: comment peut-on être pour un parti dont la "Weltanschauung" date du septième siècle(grégorien, svp!)?

    Georges MELKI

    09 h 56, le 18 août 2020

  • Tout le monde sait que le pillage des ressources nationales pratiqué par le Hezbollah depuis des années sur injonction du régime iranien au profit de l'ennemi assadien amplifie la crise économique et a un impact direct sur la vie des gens. Seule la "peur de la guerre civile" savamment instillée par chacun des cinq de la bande du gateau: Hezbollah PSP Amal Futur CPL empêchait les Libanais désigner clairement l'Axe de l'Imposture et ses complices du gateau à partager comme les responsables de la situation. La faim désormais fait sauter cette auto-censure et de plus en plus on a une prise de conscience du fait que c'est l'Axe de l'Imposture et ses complices avoués (Amal et CPL) ou inavoués (Futur et PSP) qui sont le pouvoir, le régime à abattre. Finissons en avec le kellon ya3né kellon qui sonne encore comme un reliquat de cette auto-censure, les coupables ont des noms, les coupables ne s'appellent pas kellon !

    Citoyen libanais

    08 h 14, le 18 août 2020

  • Déposer les armes gratuitement ? Vous n'y pensez pas ! C'est de l'utopie , car les armes et rien que les armes sont laclé de toute négociation en position de force ! Nous devrons payer très cher le prix de ce désarmement , ne rêvons pas : le wishful thinking des libanais moyens a coulé le peuple et le pays . Apprenons à devenir réalistes et à regarder la réalité en face ! Ne soyons às toujours dupes et manipulés par les mass medias pro sionistes qui nous lavent toujours (assez mal) le cerveau !

    Chucri Abboud

    03 h 03, le 18 août 2020

  • Peut-être qu'il faudrait trouver une formule qui "rassure" le Hezbollah, afin qu'il remette son arsenal sans se sentir dans la défensive, sans craindre d'être isolé ou amoindri ou humilié. Bref il faut que ses combattants et ses armes puissent intégrer l'armée nationale, tout en gardant la tête haute, et qu'il abandonne son allégeance à l'Iran, qu'il devienne purement libanais.

    Georges Airut

    02 h 52, le 18 août 2020

  • Si ces gens là sont aussi libanais qu’ils le prétendent, alors qu’ils déposent leurs armes comme toutes les milices à la fin de la guerre civile et qu’ils rentrent dans le rang d’un pays qui regarde vers l’avenir...pas le passé !!!

    In Lebanon we (still) Trust

    01 h 23, le 18 août 2020

  • « À ses yeux, pas de nuances : soit on est avec lui, soit on est contre lui» .... ahhh bon ?!?!?! Mais ce n’était pas vous qui vous soulevez contre le fameux le bien et le mal ?!! Euh c’est presque que pareil ce que vous dire

    Bery tus

    01 h 12, le 18 août 2020