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Le point de vue d’une architecte

Dans la ville arrêtée, les balcons se déconfinent

La fête de la Musique au balcon, une occasion pour revendiquer une ville plus habitable.

Dans la ville arrêtée, les balcons se déconfinent

Ieva Saudargaité Douaihi, 2017, dans « Beyrouth ville nue », éd. Medawar, 2019. Photo DR

Le paysage urbain de Beyrouth est caractérisé par ses longs balcons filants qui ceinturent aujourd’hui les immeubles de la ville moderne, mais aussi les vérandas, terrasses et loggias qui ornent toujours les constructions plus anciennes. Ces espaces furent initialement pensés pour servir un art de vivre méditerranéen où la vie quotidienne se déroule en grande partie à l’extérieur. Pour recevoir, étendre le linge ou ranger les vélos d’enfant, chaque balcon a son statut précis et tous sont une partie indispensable de l’espace domestique. Les balcons ouverts de Beyrouth peuvent se projeter jusqu’à plus d’un mètre au-dessus du trottoir, ils font donc littéralement partie d’un domaine public vertical. Ils sont, comme le souligne Thierry Paquot, auteur de Dicorue : vocabulaire ordinaire et extraordinaire des lieux urbains, « des mains tendues vers l’extérieur ». D’après cet auteur, le mot balcon viendrait de l’italien balcone qui dérive de la langue germanique des Lombards, balko, pour désigner la poutre ou le corbeau de pierre qui supporte cette dalle en encorbellement qui permettait de se pencher sur l’extérieur. Le balcon est aussi celui du théâtre, il permet au citadin/spectateur d’observer la « comédie urbaine », mais aussi de s’y engager comme dans tout théâtre moderne. Avec la crise sanitaire et le confinement, les balcons, à Beyrouth comme ailleurs, sont revenus sur le devant de la scène.

Au début du siècle dernier, les frêles balcons en dalles de marbre qui soulignaient le hall central des villas urbaines n’étaient que des signes de représentations, ces maisons noyées dans leurs jardins n’avaient pas besoin de plus d’espaces extérieurs. Avec la construction des immeubles à étages, ce petit balcon a fait place à de grandes loggias superposées, pièces extérieures et souvent jardins suspendus ; c’est alors une extension de l’espace de réception. Dans l’architecture de la ville moderne, les balcons deviennent systématiques, ils entourent les immeubles de rapport, ils créent un espace de seuil entre l’appartement et la rue, ils permettent, entre les pièces des appartements fonctionnels, une circulation alternative par l’extérieur. Ils font office de brise-soleil, ils atténuent le bruit de la rue et, surtout, ils permettent la grande qualité spatiale de ces appartements dont les baies vitrées s’ouvrent jusqu’au sol, offrant une précieuse fluidité entre l’intérieur et l’extérieur.

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Encouragés par le code de la construction et exemptés de taxes tant qu’ils ne dépassent pas 20 % de la surface de plancher utile, les balcons ont longtemps permis aux promoteurs immobiliers de gonfler les surfaces à vendre tout en offrant aux nouveaux urbains des lieux pour remplacer les toits et terrasses de leurs villages de montagne.

Avec la densification de la ville, l’anarchie urbaine, la suie des groupes électrogènes, la poussière, les odeurs de poubelles et toutes sortes de pollutions visuelles et sonores, les balcons de Beyrouth ont perdu leurs usages et leurs attraits. La démocratisation des climatiseurs, le bruit des compresseurs et leurs émissions de chaleur ont fini d’achever toute possibilité d’y vivre. Car, quand on climatise à l’intérieur, on réchauffe par la même occasion l’extérieur. C’est un cercle vicieux : plus la température de la ville augmente, plus l’été est long, et plus on en est dépendant de ces technologies bruyantes et coûteuses. Hélas, les balcons sont devenus des espaces obsolètes, des terrains vagues verticaux, règnes de poussière et de pots de fleurs à l’abandon. Les appartements se sont confinés derrière des façades hermétiques et des fenêtres à double vitrage. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus souvent cachés derrières de grandes toiles qui recouvrent les garde-corps et les protègent des vis-à-vis, ou fermés par des rideaux de verre accordéon qui permettent d’élargir les appartements, augmenter les chambres d’enfant, faire un dressing pour les parents, un débarras dans les appartements trop petits, loger les domestiques, le treadmill… ou gonfler de manière vaniteuse les espaces d’apparat.

Par chance, le coronavirus est arrivé au printemps… la plus belle saison à Beyrouth. Soudain, les klaxons se sont tus, soudain, il est devenu possible de passer une soirée au balcon, de dormir la fenêtre ouverte. Avec le confinement, l’arrêt brutal de la circulation automobile, la ville a retrouvé un silence et une quiétude qu’elle avait oubliés. Les quelques pots de fleurs se sont transformés en jardins potagers, l’air est devenu respirable au point de nous faire redouter le retour à la vie d’avant la pandémie.

Si, dans beaucoup de villes confinées, les balcons ont permis une sociabilité de substitution, expression de solidarité, chants patriotiques en Italie ou « fête aux balcons » en France, à Beyrouth ils ont surtout permis de mesurer l’étendue du gâchis urbain, de ces 20 % de la surface de la ville que notre mode de vie insensé a rendus inutilisables, de ces immeubles gainés de balcons fermés et de leurs toits monopolisés par les équipements techniques.

Car même les toits de Beyrouth, avec leurs petits appartements en recul, leurs grandes terrasses et leurs surélévations successives, même cet ancien domaine des éleveurs de pigeons, ne sont plus qu’une marée de réservoirs en polypropylène. La nuit y est un concert de bruit de pompes qui montent et remontent l’eau que la ville distribue au compte-goutte, chaque mètre carré y est âprement disputé, il n’est plus question d’y rêver ni d’y prendre l’air.

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Avec le cataclysme monétaire qui secoue notre quotidien et redessine nos horizons, il va falloir réapprendre des gestes de bon sens : faire des courants d’air, de l’ombre, économiser l’essence et le fuel, partager les voitures, circuler et travailler autrement, bref consommer moins d’énergie et consommer moins tout court !

Alors, pourquoi ne pas profiter d’une « Fête de la Musique aux balcons », mais aussi « aux terrasses » et « aux toits » pour célébrer ces espaces, non comme lieux d’une sociabilité alternative, comme cela s’est passé pendant la mobilisation sanitaire, non comme des espaces de repli, mais comme accessoires indispensables de notre qualité de vie, dans une ville moins bruyante, moins polluée et mieux gérée ?

Si la pandémie nous oblige à rechercher des lieux de socialisation, de rencontre et d’échange que la virtualité de la toile ne peut compenser, elle est aussi l’occasion de rechercher dans la ville d’autres biens communs que le bitume de nos rues sur lequel nos pas sont désormais comptés. L’air, le silence et le noir de la nuit sont aussi des biens que nous devons partager et qui rendent nos villes plus sociables et plus habitables.

La musique d’un soir nous rappelle que l’espace sonore est aussi un espace public, sans doute plus immatériel que le trottoir, mais autrement plus palpable que l’espace public des réseaux sociaux. Aujourd’hui que les états se disputent l’orbite de la terre, pourquoi ne pas profiter de la fête de la Musique aux balcons pour y faire exister, la nuit du 21 juin, l’espace sonore comme un espace de partage optimiste et festif, et pour rappeler, les autres soirs, que l’espace public n’est pas toujours au ras des pâquerettes. Que sur les balcons et les toits de nos villes, le silence, les parfums de jasmin et la « nuit brillamment éparpillée » de Georges Schéhadé sont aussi des biens communs.


Le paysage urbain de Beyrouth est caractérisé par ses longs balcons filants qui ceinturent aujourd’hui les immeubles de la ville moderne, mais aussi les vérandas, terrasses et loggias qui ornent toujours les constructions plus anciennes. Ces espaces furent initialement pensés pour servir un art de vivre méditerranéen où la vie quotidienne se déroule en grande partie à...

commentaires (1)

Très bel article Hala, bravo! Moi-même architecte, j'ai été particulièrement touché par cette double métamorphose des balcons avant et après Covid... Je me souviens fort bien de notre balcon, un immeuble au coin du Sayyar (siège de la gendarmerie) sur la route menant aux cimetières... Lieu privilégié pour observer, alors tout jeune les fanfares accompagnant les cortèges funéraires (voire les danses que subissait le/la trépassé.e, au coin de notre rue, tout juste en-dessous de notre balcon). Que de souvenirs sur ces balcons, cigarette, amourette, etc. Nous espérons toujours le mieux, gardons le cap. (et que la tendance Covid gagne...). Merci encore Hala,

Christian Samman

18 h 38, le 20 juin 2020

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Commentaires (1)

  • Très bel article Hala, bravo! Moi-même architecte, j'ai été particulièrement touché par cette double métamorphose des balcons avant et après Covid... Je me souviens fort bien de notre balcon, un immeuble au coin du Sayyar (siège de la gendarmerie) sur la route menant aux cimetières... Lieu privilégié pour observer, alors tout jeune les fanfares accompagnant les cortèges funéraires (voire les danses que subissait le/la trépassé.e, au coin de notre rue, tout juste en-dessous de notre balcon). Que de souvenirs sur ces balcons, cigarette, amourette, etc. Nous espérons toujours le mieux, gardons le cap. (et que la tendance Covid gagne...). Merci encore Hala,

    Christian Samman

    18 h 38, le 20 juin 2020