Journée des droits de la femme

Harcèlement sexuel : au Liban, la parole se libère... mais cela reste insuffisant

Le 3 mars 2020, la Commission nationale de la femme libanaise (CNFL), présidée par Claudine Aoun Roukoz, a présenté une proposition de loi criminalisant le harcèlement sexuel, à travers le député des Forces libanaises Georges Adwan.

« Interdite d’honneur », dit cette autre militante, dans un refus des tabous culturels de la société. Photo Abaad

Longtemps le silence a régné au Liban sur ce sujet tabou : le harcèlement sexuel. Mais depuis quelque temps, les langues se délient. Les femmes osent en parler, dénoncer, accuser, tout haut parfois. Et les féministes réclament avec insistance que soit criminalisée cette utilisation abusive par des hommes de leur pouvoir sur les femmes, au sein de la famille, dans l’espace public, au travail. Une réalité qui se traduit par des regards insistants, des sifflements, des compliments déplacés, des remarques à caractère sexuel, des invites au sexe accompagnées ou non d’attouchements, de promesses d’avancement, de menaces voilées, jusqu’à l’agression, au viol même parfois. Le harcèlement sexuel se perpétue au Liban depuis des générations, en toute impunité. Il est une des raisons majeures pour lesquelles le taux de travail des Libanaises reste très faible, 20 % seulement de la main-d’œuvre selon l’étude « Toward a safer workplace » (« Vers un lieu de travail plus sûr »), réalisée en 2018 par la Fondation arabe pour la liberté et l’égalité (AFE). Et selon cette même étude, seulement 15 % des entreprises reconnaissent cette réalité comme un problème à régler par des mesures concrètes.

Le soulèvement populaire qui a éclaté en octobre 2019 n’a pas manqué de souligner l’ampleur du défi, au sein d’une société patriarcale et à la fois machiste, qui continue d’être discriminatoire à l’égard de ses femmes dans sa législation et ses pratiques. Au cœur de la contestation populaire, les Libanaises n’étaient pas seulement présentes en force, mais elles ont crié leur ras-le-bol, par des slogans, des revendications, des chants et des danses. Et bien avant elles, la plateforme numérique « HarassTracker » avait déjà défriché le terrain en 2016, dans un objectif d’informer les femmes pour les protéger, de décourager leurs harceleurs aussi. Mais peut-on dire pour autant que la parole s’est totalement libérée et que la peur s’est dissipée? Quel est le rôle de la thaoura dans cette évolution ? Et les revendications féministes seront-elles entendues par un pouvoir qui, depuis des années, promet en vain de faire de cette cause sa priorité ?


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Histoire d’une réputation salie

Le harcèlement, Randa* l’a vécu durant sept ans sur son lieu de travail. Elle avait 25 ans lorsqu’elle a été violée puis forcée à des relations sexuelles régulières par un employeur qui la menaçait constamment de la licencier si elle ne venait pas le retrouver dans son bureau. La jeune femme a finalement porté plainte après une profonde dépression et un licenciement abusif. « J’ai supporté toutes ces années parce que j’avais besoin de travailler. Mais j’ai fini par recourir à la justice avec le soutien de ma famille, pour fuir cet enfer », révèle-t-elle, espérant que la convocation de son ancien bourreau à la caserne Hobeiche à Beyrouth porte ses fruits. Même si son patron nie tout en bloc et s’emploie à salir sa réputation. « Je ne suis pas la première dans ce cas, assure-t-elle. Et si j’ai porté plainte, c’est pour que toutes les employées ne deviennent pas victimes comme je l’ai été, qu’elles ne permettent à aucun patron de détruire leur vie comme il a détruit la mienne. »

Nayla*, elle, n’a pas encore porté plainte. Elle garde en revanche pour preuves les messages à caractère sexuel que lui envoyait le directeur de campagne du parti politique auquel elle est affiliée. Une preuve dont elle promet de se servir dès que sera adoptée une loi contre le harcèlement sexuel. « J’envisageais de me présenter aux élections. Il sollicitait mes faveurs avec insistance, sachant bien que j’étais mariée et que cela ne m’intéressait pas », raconte-t-elle. Alors, lorsqu’elle a signifié à son supérieur son refus net d’avoir des relations sexuelles avec lui, il s’est dépêché d’informer le chef de parti qu’elle était « nulle et non efficace ». « Bien entendu, mes chances de candidature se sont envolées », regrette-t-elle, disant comprendre pourquoi les femmes n’arrivent pas à des postes de responsabilité. Mais ce n’était rien face à ce qu’elle ressentait. « Je me sentais coupable alors que je n’avais rien fait. J’en ai encore envie de vomir. »

Les expériences malheureuses comme celles de Randa et Nayla sont légion au Liban. Et si la grande majorité des femmes rechignent à dénoncer ouvertement le harcèlement sexuel dont elles sont victimes, c’est parce que « la société les blâme généralement » pour ce qu’elle considère comme une atteinte à leur honneur, constate la militante Ghida Anani, cofondatrice de l’ONG féministe Abaad. « Sans parler des conséquences, notamment cette volonté de salir leur réputation », précise de son côté Nay Ra’i, fondatrice de HarassTracker. Il n’est pas étonnant dans ce cadre qu’aucune loi n’ait vu le jour pour mettre fin à cette atteinte aux droits des femmes que d’aucuns justifient par son caractère « culturel ».


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Une nouvelle génération au discours avant-gardiste
Mais au cœur des rassemblements organisés lors du soulèvement populaire, la nouvelle génération, et pas uniquement militante, semble être à l’initiative d’une réflexion civique qui fait son chemin. « Non seulement les jeunes femmes ont pris leurs marques dans l’espace public, mais elles ont réussi à verbaliser avec précision leurs besoins et revendications en matière de droits, y compris la demande de protection contre toute forme de harcèlement », explique Mme Anani, saluant « un discours très avancé, résultat d’une sensibilisation évidente ». Ce discours s’est accompagné, sur les réseaux sociaux, d’une campagne de dénonciation qui a pris l’allure d’une véritable chasse à l’homme contre des individus accusés de harcèlement sexuel, parmi lesquels le tristement célèbre Marwan H. « Il est évident que la parole s’est libérée depuis le 17 octobre, note Nay Ra’i. Sur les réseaux sociaux ou dans la rue, les femmes partagent leurs mauvaises expériences, divulguent des noms et dénoncent le pouvoir des voyous, parce qu’elles se sentent désormais plus protégées. Probablement grâce à l’émergence d’une solidarité envers elles, exprimée aussi par les hommes. Et c’est un premier pas vers la justice. » Quant aux plus jeunes, attentives aux revendications de leurs aînées, elles veulent désormais comprendre. « Les adolescentes m’interpellent sur la question et réclament d’être informées, lors de groupes de discussion liés à leur liberté de décision », affirme Zahraa Dirany, jeune leader de la campagne féministe « She Decides ».

Pour d’autres, la libéralisation de la parole a été initiée par le mouvement #MeToo qui a encouragé la prise de parole des femmes sur le viol et les agressions sexuelles. C’est ce qu’observe l’avocat Karim Nammour, membre de Legal Agenda, qui est à l’origine d’une proposition de loi en 2012, avec l’association féministe Nasawiya, contre le harcèlement moral ou sexuel. « Quoi qu’il en soit, cela montre que le débat est devenu public et montre aussi l’ampleur du harcèlement vis-à-vis des femmes du Liban », note-t-il.


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La presse solidaire des femmes
Même la presse est aujourd’hui touchée par la vague de libération de la parole et se pose plus ouvertement contre le harcèlement sexuel. « À tel point que les bises aux reporters femmes de télévision, autrefois considérées comme mignonnes, ne sont même plus tolérées », estime Myra Abdallah, directrice de programme au sein de l’association Women in News. « Cette vague s’est d’ailleurs déclenchée bien avant le soulèvement d’octobre et part des revendications de justice sociale », souligne-t-elle. Elle s’est « amplifiée avec la thaoura, vu le rôle prépondérant de la femme dans le débat public, poussant la société à porter un regard différent sur les femmes notamment ».

Les médias ont également joué un rôle de taille dans la solidarité à l’égard des femmes. C’est ce que constate l’avocate et spécialiste des droits des femmes auprès de l’Escwa Manar Zeaiter, qui salue « l’engagement permanent de la presse auprès des femmes victimes d’abus et de violence ». Sans oublier qu’en quatre mois, le soulèvement populaire a brisé les tabous féminins et politiques à la fois. « Mais cela ne suffit pas encore, martèle-t-elle. Ce qui importe désormais, c’est que les femmes ne se battent plus toutes seules. »

Le changement constaté n’est pas limité au discours sur le harcèlement sexuel mais concerne désormais « le débat social dans sa totalité ». La directrice du Centre de recherche de l’AFE, Nour Nasr, insiste aussi sur la nécessité de voir la question par rapport au « consentement de la femme ». Revenant sur les accusations contre Marwan H., elle révèle que « la mobilisation féminine a permis, pour la première fois dans l’histoire du Liban, de mener une affaire de harcèlement sexuel jusqu’à la justice ».

Le 3 mars dernier, à quelques jours de la Journée internationale des droits de la femme, et comme pour répondre aux revendications de la rue, la Commission nationale de la femme libanaise (CNFL), présidée par Claudine Aoun Roukoz, présentait une proposition de loi criminalisant le harcèlement sexuel, à travers le député des Forces libanaises Georges Adwan. Un travail qui se veut « avant-gardiste » et qui entend faire « la synthèse des propositions et projets précédents », en proposant des amendements du code pénal et du code du travail. « Nous sommes allés très loin, assure Mme Roukoz à L’Orient-Le Jour. Mais en même temps, nous avons choisi une définition du harcèlement qui ne fasse pas l’objet de résistance au Parlement. » Car même si la parole s’est libérée, ce n’est pas suffisant. Et sans une loi pour criminaliser le harcèlement sexuel, la Libanaise ne peut espérer aucune avancée.

*Les prénoms ont été changés



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Longtemps le silence a régné au Liban sur ce sujet tabou : le harcèlement sexuel. Mais depuis quelque temps, les langues se délient. Les femmes osent en parler, dénoncer, accuser, tout haut parfois. Et les féministes réclament avec insistance que soit criminalisée cette utilisation abusive par des hommes de leur pouvoir sur les femmes, au sein de la famille, dans l’espace...

commentaires (1)

Le problème dans tout ça c'est que ca va faire des relations homme femme cloîtrées . L'homme est un dragueur et les femmes sensibles aiment bien sentir être désirées, sans aller jusqu'à dire qu'elle méritent d'être violentées . C'est un jeu qui agrémente les relations et c'est dommage de le verouiller à cause d'esprits chagrins.

FRIK-A-FRAK

11 h 45, le 07 mars 2020

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Commentaires (1)

  • Le problème dans tout ça c'est que ca va faire des relations homme femme cloîtrées . L'homme est un dragueur et les femmes sensibles aiment bien sentir être désirées, sans aller jusqu'à dire qu'elle méritent d'être violentées . C'est un jeu qui agrémente les relations et c'est dommage de le verouiller à cause d'esprits chagrins.

    FRIK-A-FRAK

    11 h 45, le 07 mars 2020