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Idées

La capacité d’adaptation, clé de voûte des relations entre Damas et le Hezbollah

Commentaire
19/04/2019

Alors que le conflit en Syrie touche à sa fin, le rôle décisif joué par l’Iran et le Hezbollah dans cette issue a conduit de nombreux analystes à présumer qu’il serait désormais improbable que Damas soit en mesure de s’opposer à l’agenda politique de Téhéran en Syrie. Cependant, à la lumière des évolutions qui ont caractérisé près de quarante ans de relations entre le régime syrien et le parti chiite, cette hypothèse est loin d’être certaine. S’il est peu probable que la Syrie rompe avec l’Iran et ses alliés, leurs relations sont plus complexes qu’il n’y paraît : mues à divers moments par une méfiance mutuelle et des objectifs contradictoires, les deux parties ont en effet été guidées par un sens aigu de la dynamique du pouvoir, définissant leurs actions à l’aune de leurs intérêts respectifs, quitte à passer par de réelles périodes de tension lorsque ces intérêts ne se rejoignent pas.

Dès leurs débuts, les rapports entre la Syrie et le Hezbollah – qui constituent le cœur des relations syro-iraniennes et symbolisent sans doute le mieux l’évolution de ses dynamiques – ont été caractérisés à la fois par une logique de coopération fondée sur leurs intérêts mutuels et les nombreuses tensions qui sont apparues lorsque l’une des parties percevait l’autre comme une atteinte à son pouvoir.

Au début des années 1980, les liens de la Syrie avec l’Iran et son rôle dans la guerre civile libanaise ont ainsi permis à Damas de jouer un rôle non négligeable dans la création et la montée en puissance du parti de Dieu – notamment lorsqu’en 1982, le régime d’Assad a autorisé des centaines de pasdaran à entrer dans la Békaa et y établir un camp d’entraînement pour des groupes de jeunes combattants qui allaient plus tard s’unifier pour former le Hezbollah. Mais à partir de la seconde moitié de la décennie, les actions du Hezbollah vont à la fois faire progresser les objectifs syriens au Liban et les contrecarrer par moments, notamment en ce qui concerne leurs visées hégémoniques rivales sur la communauté chiite. Une rivalité qui atteint son paroxysme lors du massacre, par les soldats syriens, de plusieurs membres du parti dans son quartier général à Fathallah (février 1987) ; puis lors des affrontements entre le Hezbollah et le mouvement Amal, principal allié chiite de Damas.


Suprématie consentie

Les équilibres changent cependant significativement avec la fin de la guerre civile en 1990 et l’emprise de Damas sur l’ensemble du pays. Obligé de s’adapter à la situation nouvelle, le parti de Dieu va accepter cette suprématie, mettant pragmatiquement en balance les intérêts syriens et iraniens dans ses prises de décision. Cela en dépit de tensions persistantes liées notamment au rapprochement de la Syrie avec les États-Unis (symbolisé par sa participation à la coalition internationale pour la libération du Koweït) et, surtout, l’entame de pourparlers de paix avec Israël qui menaçaient directement ses intérêts.

Tout en ignorant ces craintes, Damas va ainsi utiliser les opérations anti-israéliennes du Hezbollah au Liban-Sud – principale justification de la poursuite de la résistance armée – comme un levier dans ces discussions, avant leur échec. En 2000, suite au retrait unilatéral d’Israël du Liban en mai puis au décès de Hafez el-Assad en juin, Bachar el-Assad se rapproche du Hezbollah et lui permet de rationaliser la poursuite de sa résistance armée, au nom de la libération des terres libanaises encore occupées par Israël. Cet alignement stratégique, marqué par une prééminence de Damas, va connaître une nouvelle évolution après le retrait de la Syrie du Liban en 2005, qui consacra le Hezbollah comme principal décideur sur le terrain au sein de l’alliance tripartite. Cela conduit à un changement de priorités : la principale préoccupation du parti n’étant pas le retour de l’armée syrienne au Liban, mais la préservation de ses propres armes, la garantie de jouer un rôle de premier plan dans la politique nationale (ce qui le conduit notamment à entrer pour la première fois au gouvernement en 2005) et la protection des intérêts iraniens et syriens face aux États-Unis et à leurs alliés. Tout en préservant son alliance avec le régime syrien, le Hezbollah était donc désormais autonome dans ses prises de décision, poussant parfois Damas à suivre ses initiatives – notamment en lui fournissant pour la première fois des armes issues de son arsenal lors de la guerre de 2006 contre Israël. Lorsque éclate, en mars 2011, le soulèvement syrien, le pouvoir du Hezbollah sur la scène locale et au sein de l’alliance s’est donc considérablement élargi.


Rééquilibrage

Mais c’est l’intervention du Hezbollah dans la guerre en Syrie en 2012-2013 qui constitue un tournant décisif dans le rééquilibrage de ses relations avec le régime – dont la survie dépend désormais des actions de ses alliés –, en lui permettant notamment d’étendre son influence idéologique, militaire et politique sur le sol syrien. Après avoir présenté, dans un premier temps, cette intervention comme limitée (et essentiellement motivée par la protection des doubles ressortissants syro-libanais vivant aux alentours de Qousseir), le secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah, finit par présenter, le 25 mai 2013, un argumentaire détaillé en faveur de l’engagement stratégique et durable du parti dans le conflit, arguant notamment que la prolifération de groupes armés dans le pays voisin constituait non seulement une menace existentielle pour la résistance et la population chiite du Liban, mais également pour l’ensemble du pays – sunnites compris. Quelques jours plus tôt, il avait exposé dans un autre discours un raisonnement qui soulignait le contraste frappant entre les ambitions respectives des membres de l’alliance : considérant que la guerre civile créait « une opportunité », Nasrallah y soulignait les avantages potentiels que présentait un État syrien faible pour constituer une force armée indépendante capable d’étendre la résistance populaire face à Israël au Golan. Naturellement, le régime d’Assad digérera mal cette volonté à peine voilée de tirer profit de son impuissance…

Reproduisant ce que le Hezbollah avait fait au Liban, le parti et son parrain iranien ont ainsi établi leur ancrage par le biais de milices chiites locales, mais également en formant des milices non syriennes pro-iraniennes (afin de jeter les bases de futures capacités de projection dans la région) et en tentant de créer un cadre institutionnel et religieux autonome. Selon des alliés libanais de la Syrie que j’ai pu interroger à Beyrouth, cette contestation de l’autorité de l’État syrien a inquiété le régime d’Assad, qui n’avait pas l’habitude d’autoriser des groupes armés à échapper à son contrôle (voire à qualifier ses services de sécurité d’incompétents, comme l’ont fait certaines milices sur les réseaux sociaux). Après avoir restreint leur liberté de mouvement, Damas a réussi à imposer son contrôle à partir de 2017 sur les groupes chiites (qui incluent désormais systématiquement des photographies de Hafez et de Bachar el-Assad dans leur propagande).


Variable russe

L’intervention militaire de la Russie en 2015 a cependant introduit une nouvelle variable dans l’équation. La volonté de Moscou de miser sur la reconstruction de la capacité de l’État et d’aider le régime à reprendre une grande partie du territoire syrien a permis de faire revivre lentement l’autorité moribonde du régime sur ses autres alliés. Parallèlement, les ambitions de Téhéran sur le plateau du Golan se sont heurtées aux efforts israéliens visant à empêcher l’Iran d’établir une infrastructure militaire en Syrie. Le fait que la Russie n’ait rien fait pour contrecarrer les attaques aériennes israéliennes contre les positions iraniennes et du Hezbollah a en outre souligné que Moscou ne souhaitait pas voir la Syrie se transformer en une nouvelle arène de la lutte de l’Iran contre Israël. Enfin, quand Moscou a appelé, en mai 2018, toutes les forces étrangères à quitter la Syrie, cela a été interprété comme un message à l’Iran et au Hezbollah.

Alors que la Russie continue d’affirmer son influence sur les institutions de l’État syrien et sur l’ensemble du pays, le rôle et la présence du Hezbollah en Syrie risquent donc de décliner. Assad, avec le soutien de la Russie, continuera à étendre l’autorité de l’État sur les milices syriennes et pourrait même chercher à se rapprocher des États du Golfe pour tenter d’ancrer son propre pouvoir et juguler l’influence iranienne. Toutefois, l’ampleur du succès de la Syrie dépendra, en fin de compte, de sa capacité à renforcer ce qui est actuellement un État faible.

Il reste qu’il semble peu probable qu’Assad soit obligé de choisir entre l’Iran et la Russie. Les trois acteurs sont unis par une politique souple et des rivaux communs, ce qui donne à chaque partie la possibilité de prendre des décisions en fonction de ses propres intérêts. Ni la Russie ni l’Iran n’essaieront d’éliminer la présence de l’autre en Syrie – les deux gouvernements reconnaissant que cela ne serait pas possible sans causer de graves dommages. Et la Syrie, la Russie et l’Iran comprennent tous qu’un partenaire affaibli pourrait finalement entraîner leur propre perte de pouvoir.Dans ce contexte, les liens entre le Hezbollah et Damas continueront probablement à être façonnés par la même dynamique qui a prévalu jusqu’à présent : bien que les deux parties comprennent sans ambiguïté les ambitions de l’autre, chacune est capable de s’adapter quand l’autre prend le dessus. Plutôt qu’une transformation fondamentale des relations entre la Syrie et le Hezbollah, c’est donc le retour à une situation similaire à celle d’avant-guerre qui semble la plus plausible.


Ce texte est la version réduite d’un long article publié en anglais sur le site du Carnegie Middle East Center.

Journaliste et directeur de la communication du Carnegie Middle East Center. Dernier ouvrage : Nationalism, Transnationalism, and Political Islam  (Palgrave, 2017).

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Bery tus

quel point de vue strategique …. il n'y en a aucun se sont les grands qui jouent avec les enfants !!

tot ou tard ils vont les larguer… pensez vous un seul instant que les USA et la Russie vont se faire la guerre !?!? qu'elle soit indirect ou direct il n'y aura pas de guerre mais faire miroiter se spectre suffit pour enflammer les petit que nous sommes tous

Amère Ri(s)que et péril.

Pour pouvoir avoir le droit de parler de traîtrise, il aurait fallu qu'on utilise ce mot vis à vis de ceux qui ont collaboré de 82 à 2000.

Et voir plus encore, de 2006 à nos jours.

gaby sioufi

synthese desesperante :
depuis le debut des annees 1980.... TOUT LE MONDE AUTOUR DE NOUS ET SURTOUT UN PAYS TRES LOIN DE CHEZ , tous avaient leur strategie qui incluait le LIban , evidemment contre ses interets,
tous y travaillaient mais pas la classe politique libanaise , jamais, et pourquoi faire ?
PS. exception faite des hezbollahis qui eux etaient/sont tjrs partie prenante de cette strategie non benefique pour le LIban.
NB. depuis lors rien n'a change non plus : meme synthese decalee de presque 40 ans. comme quoi les habitudes des honorables oibanais ont la peau tres tres dure.

Tina Chamoun

Capacité de résistance surtout aux complots les plus malsains n'en déplaise à certains.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QUI SE RESSEMBLENT S,ASSEMBLENT...

Irene Said

Que le Liban n'est qu'un outil entre les mains de Damas via le Hezbollah, nous le voyons depuis le début de la création de ce parti iranien chez nous, soi-disant "résistant libanais".

Et la traîtrise affichée sans aucun complexe des pro-Syrie-Iran, ainsi que le manque de patriotisme et les divisions des autres Libanais servent parfaitement les intérêts de Damas et de Téhéran.

Quant aux intérêts du peuple libanais, il suffit de se rendre dans la Banlieue-Sud de Beyrouth pour constater combien le "parti de Dieu" qui fait pourtant partie du gouvernement, se soucie du bien-être de ses partisans !

Irène Saïd

Amère Ri(s)que et péril.

Pas mal expliqué. Cela prouve que cette relation Russie Iran Syrie est intelligente et sait s'adapter aux circonstances du moment.

Ceci explique le chaos des relations entre leurs ennemis qui ne savent plus comment naviguer pour les contrer.

Voilà pourquoi aussi les usurpateurs ont pris les choses en main quand leurs larbins régionaux et locaux ont échoué face à ce qui restera l'axe de la résistance.

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