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Liban

Défait en Syrie et en Irak, l’EI a-t-il jamais vraiment existé au Liban ?

Terrorisme

En dépit de l’existence de facteurs favorables, les mouvements jihadistes n’ont pas réussi à s’infiltrer dans le tissu social sunnite libanais.

30/03/2019

Après la chute, ces jours derniers, du dernier réduit de l’État islamique, dans l’est de la Syrie, la question s’est à nouveau posée de savoir pourquoi ce phénomène, qui a fait tache d’huile dans deux pays voisins, la Syrie et l’Irak, au cours des dernières années, n’avait jamais réussi à prendre pied au Liban, malgré les nombreuses tentatives des jihadistes, qu’ils relèvent de Daech ou d’autres organisations du même acabit.

On le sait depuis toujours : c’est uniquement dans un terreau fertile que peuvent éclore les mouvements jihadistes radicaux. Si l’État islamique a réussi, aussi bien en Irak qu’en Syrie, deux pays aux prises avec un conflit sunnito-chiite redoutable, à s’y implanter pendant plusieurs années, force est de constater qu’il n’a pas pu prendre racine dans la société libanaise, pourtant elle-même empêtrée avec une problématique similaire entre le Hezbollah chiite et la rue sunnite, représentée par le courant haririen, un parti à tendance libérale. Le Liban, pris en étau dans un conflit régional qui grondait à ses frontières, combinait tous les ingrédients propices à la recrudescence de mouvements parasites, dont le modus operandi mise généralement sur le chaos et les divisions internes, une situation avec laquelle le pays du Cèdre a souvent flirté.

Doté d’un État vulnérable, maintes fois défié par les turbulences régionales et les clivages internes, le Liban, qui peinait à panser ses blessures après le tremblement de terre provoqué par l’assassinat, en 2005, de son ex-Premier ministre sunnite, Rafic Hariri – un attentat attribué au Hezbollah –, aurait pu flancher et céder aux tentatives d’infiltration et d’implantation de groupuscules jihadistes radicaux, notamment l’EI.

La tentation était d’autant plus grande que l’implication du Hezbollah dans la guerre syrienne, qui a suscité la colère dans les milieux sunnites libanais, aurait également pu être un facteur déclencheur. Il n’en fut rien.

À la différence de l’Irak et de la Syrie, où l’EI a mis à profit un contexte politique qui lui a permis de s’engouffrer dans les brèches et de se propager dans un contexte de chaos généralisé, au Liban, où le jihadisme n’était pourtant pas inconnu, les mouvements radicaux n’ont pas réussi à trouver des assises pour prospérer au sein d’une communauté sunnite rompue, dans sa majorité, au libéralisme incarné par le leadership sunnite traditionnel, représenté notamment par le courant du Futur, seule formation libérale dans le monde arabo-islamique à détenir une position prépondérante chez les sunnites.

Si l’EI a réussi à investir Mossoul sans rencontrer une résistance de la part de l’armée, majoritairement sunnite, ou encore la Syrie, où ce groupe radical a pu prendre en otage l’ensemble des mouvements modérés de l’opposition, au Liban l’organisation a pu à peine séduire quelques jeunes enflammés, plus intéressés de rejoindre les rangs des combattants en Syrie qu’à édifier sur place un véritable émirat islamique. Ce fut notamment le cas pour quelques centaines de jeunes Tripolitains, marqués au fer rouge par la présence armée syrienne dans cette ville des années durant, qui ont pris le chemin du jihad en Syrie, en signe de solidarité avec l’opposition. Bref, un jihadisme libanais « destiné à l’exportation vers l’Irak et la Syrie », pour utiliser l’expression de Mohammad Allouche, écrivain et expert des mouvements jihadistes.


(Pour mémoire : Au Liban, le débat sur la capacité de nuisance de l’EI est relancé)



L’épiphénomène qui s’est manifesté dans le jurd de la ville de Ersal, un no man’s land adjacent de la bourgade investie à part plus ou moins égale par des éléments de l’EI et le groupe al-Nosra, est resté principalement lié, du moins dans les premiers temps, aux nécessités de trouver une voie d’accès vers la Syrie pour prendre part aux combats dans le Qalamoun syrien, principal point de passage pour les renforts en armes et en combattants en provenance du Liban.

Une fois la ville de Qoussair reconquise par les forces régulières syriennes, en 2013, les deux groupes radicaux, pris en tenailles à la frontière, ont tenté progressivement d’investir le village de Ersal, ce qui a mené aux combats de l’été 2014 et au rapt d’une vingtaine de militaires. Trois ans plus tard, les groupes jihadistes seront finalement boutés hors des frontières. Peu après Ersal, en septembre 2014, c’était devant un scénario semblable que devait être placée l’armée libanaise à Tripoli et à Bhannine (Minieh), où les soldats ont réussi à neutraliser des groupes islamistes – le groupe d’Oussama Mansour et de Chadi Mawlaoui notamment – après avoir obtenu, une fois de plus, le mot d’ordre du gouvernement et le soutien inconditionnel des principaux pôles sunnites de la capitale du Nord, dont le mufti Malek Chaar. « Dar el-Fatwa s’est toujours aligné sur la position du leadership sunnite libanais, issu plutôt de l’école nationaliste arabe », commente M. Allouche qui effectue une distinction entre le leadership chiite, incarné par Hassan Nasrallah, une figure religieuse par excellence, et l’autorité sunnite civile, représentée par les chefs de gouvernement sunnites successifs.

« La rue sunnite, majoritairement représentée par le haririsme, a toujours été rompue à la logique de l’État plutôt qu’à l’insurrection armée », poursuit l’expert. C’est une des raisons principales qui explique pourquoi l’État islamique ou d’autres groupes jihadistes sunnites n’ont jamais réussi à imprégner le tissu social sunnite libanais.

Certes, la coexistence avec les autres communautés libanaises, notamment avec le chiisme politique, n’a pas toujours été de tout repos. Ponctuée, par intermittence, par des tensions, la cohabitation n’a cependant jamais été remise en cause par un discours jihadiste, qui s’est avéré peu convaincant pour la rue sunnite.

C’est cette allégeance suprême à l’État et le mot d’ordre de l’armée qui ont également prévalu durant l’épisode des affrontements militaires de Abra, qui ont conduit, en juin 2013, à l’expulsion de cette ville proche de Saïda d’un cheikh à tendance salafiste, Ahmad el-Assir. Le prédicateur sunnite, dont le discours était principalement nourri par la haine contre le Hezbollah pour son ingérence dans la guerre syrienne, a fini par liguer les sunnites, même parmi ses sympathisants, contre lui,

Deux autres incidents majeurs dans l’histoire récente du Liban, à savoir les affrontements de Nahr el-Bared, en 2007, où la troupe a combattu plusieurs mois durant les irréductibles de Fateh el-Islam, et ceux, des années auparavant, du groupe islamiste dit de Denniyé, en janvier 2000, devaient déjà confirmer qu’en dépit du chaos de façade que peut parfois refléter le Liban pluriel, le refus de se livrer aux aventures jihadistes a toujours été une constante de la rue sunnite libanaise.


Notre série

I – Califat de l’EI : 29 juin 2014-23 mars 2019

II – Le califat de l’EI raconté par les Syriens

III – L’État islamique, après le califat

IV – Aux origines de l’idéologie de l’État islamique

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Chady

Vous n’avez aucune idée de ce dont vous parlez.
A Saida les drapeaux de daech etaient partout, les gens circulaient avec leurs drapeaux accrochés à leurs voitures.
Le “leadership” sunnite envoyait soit disant des aides humanitaires en Syrie... hahaha la blague.
Il est clair que la majorité de la rue sunnite était contre la jihadisation du clivage Hezbollah/Courant du futur, cela dit la minorité était loin d’être négligeable.
Ce qui a empêché cette minorité de faire un pas en avant c’est la puissance du Hezbollah au Liban et l'expérience de la déconvenue de leurs confrères en Syrie voisine. Pour ceux qui ont fait le pas en avant, ils se sont fait écrasés par le Hezbollah, avec l’aide de l’armée, à Abra, Ersal et Ras Baalbak.
Il est inconcevable d’aborder un sujet comme celui là sans parler du rôle positif qu’à jouer le Hezbollah. Il est vrai que ses armes ont conduits les sunnites du Liban à un complexe d’inferiorité qui les a poussés à la haine parfois, et ça vous l’avez rappelé à juste titre, mais vous ne pouvez pas occulter le reste non plus.

Honneur et Patrie

Moi, le Kesrouanais, souhaiterais que le mufti de Tripoli Malek Chaar soit le chef à vie du gouvernement libanais.

Eleni Caridopoulou

Vous êtes sûre que l'armée libanaise sont plus sunnites que chiites ( Hezbollah ) ? Ma comme on dit en Italien

Amère Ri(s)que et péril.

Faisons la courte et honnête Mme Jalkh, la présence de la résistance du hezb libanais y est pour beaucoup pour avoir empêché que la greffe " sunite" ne prenne .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PAS DU TOUT EXCEPTION DE CAS TRES RARES.

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