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Liban

Mohammad Safadi, le « gentleman » de la politique

Portrait
06/09/2018

On le surnomme le « gentleman » de la politique, mais Mohammad Safadi rejette cette appellation. Selon lui, il se contente de faire de la politique en se fixant un seuil de moralité et de principes, c’est tout. Cette rigueur morale et cette droiture, il les doit sans doute à son éducation familiale, mais aussi à ses sept ans d’internat à la Broummana High School, qui l’ont marqué pour la vie.

L’ancien ministre des Finances, ancien député et pôle de Tripoli où il a créé la Fondation Safadi, raconte qu’il est issu d’une famille de neuf frères et sœurs, parce que son père était le seul des trois fils de son grand-père à avoir des enfants. Lorsqu’il avait dix ans, sa mère est tombée malade et ses parents l’ont envoyé à l’internat. Il y a notamment appris à contrôler ses émotions. Ce qui a un côté positif, mais pas toujours. De son enfance, il a gardé le sens de la famille et l’amour de sa ville, Tripoli, qui reste son point d’ancrage et son repère. De son éducation, il a acquis le savoir, mais aussi l’ouverture et le respect de l’autre. À l’école, il a appris les principes des grandes religions du monde et il en a rapidement conclu que ce qui compte, c’est de bien agir, quelle que soit la religion. C’est pourquoi, son approche de la politique est toujours basée sur l’allégeance nationale, et il reconnaît aujourd’hui qu’il ne se retrouve pas vraiment dans ce climat polarisé à l’extrême sur le plan confessionnel.

C’est d’ailleurs l’une des raisons qui l’ont poussé cette année à ne pas se présenter aux élections législatives. Une autre raison, c’est qu’il n’a pas trouvé une coalition politique dans laquelle il se sentirait à l’aise. Selon la nouvelle loi, il ne pouvait pas se présenter seul en indépendant, et, de plus, il ne le souhaitait pas car il croit à l’action collective, ayant entamé sa fonction de député dans le cadre d’un bloc de quatre membres (Maurice Fadel, Mohammad Kabbara, Kassem Abdel Aziz et lui-même). Il a donc préféré cette année appuyer le Premier ministre Saad Hariri avec lequel il a d’excellentes relations parce qu’à ses yeux, il représente la modération.

Il révèle aujourd’hui qu’il n’a aucun regret de ne pas s’être présenté et encore moins d’avoir travaillé pour Saad Hariri. Il ajoute aussi qu’il l’a appuyé sans conditions, parce qu’il estime que cette démarche sert l’intérêt du Liban et celui de Tripoli. Maintenant, si le Premier ministre désigné souhaite donner à lui ou à un de ses proches un portefeuille ministériel, cela dépendra de lui, mais Mohammad Safadi affirme qu’il n’attend rien en retour de son appui aux législatives.

Il est d’ailleurs comme cela, Mohammad Safadi, plaçant l’intérêt général en tête de ses préoccupations. En tant que ministre des Finances (entre 2011 et 2014), il s’était ainsi attaqué au système qui permettait à certains fonctionnaires d’exploiter le flou des lois à des fins propres pour soutirer de l’argent aux citoyens. Il reconnaît d’ailleurs que, malheureusement, la loi au Liban est souvent conçue pour être suffisamment malléable et s’adapter à l’intérêt de celui qui est chargé de l’appliquer. Si on lui fait remarquer que ce fait pourrait l’empêcher d’être à nouveau ministre, il se contente de rire en précisant que ce n’est de toute façon pas sa priorité. Par contre, l’intérêt du Liban l’est. Et aujourd’hui, grâce à ses relations avec le Premier ministre désigné, le président de la Chambre et le chef de l’État, il essaie d’aider à rapprocher les points de vue. Tout en étant ainsi solidaire du Premier ministre désigné, il estime que les prérogatives de chaque responsable sont clairement définies par la Constitution et il faut donc respecter les dispositions de celle-ci. Si elle comporte des lacunes, il faudra songer à les régler plus tard, mais pas dans le contexte actuel. Mohammad Safadi pense aussi que, toujours selon la Constitution, le président de la République a le droit de rejeter une formule que lui présente le Premier ministre. Il ajoute qu’à travers ses contacts avec les différents responsables, il a la certitude que les intentions sont bonnes, mais que le problème est qu’elles ne se concrétisent pas encore à travers la formation du gouvernement. Tout en ne considérant pas que le blocage vient principalement de l’extérieur, il précise que les développements régionaux ont un impact sur l’intérieur libanais. Il va même encore plus loin, assurant que la stabilité du Liban exige « un équilibre entre la Russie et les États-Unis ». Or, pour l’instant, celui-ci n’est pas réalisé. Il confie à cet égard qu’il a des relations normales avec les Saoudiens, ajoutant que celles du Premier ministre avec les dirigeants d’Arabie sont devenues excellentes.

Au sujet de la situation économique, Mohammad Safadi estime qu’elle n’est pas catastrophique, mais reste inquiétante. Sur la possibilité de miser sur la reconstruction de la Syrie pour remettre à flot l’économie libanaise, il considère qu’il est trop tôt pour en parler. Il faut d’abord savoir comment sera le pouvoir en Syrie, quelles seront les relations entre les deux pays et comment le Liban se prépare pour participer à cette reconstruction. À ce sujet, il estime que le problème des transports et des infrastructures routières, portuaires et aéroportuaires est très important. Il pense ainsi à l’aménagement de l’autoroute qui mène de Beyrouth vers le Nord, ainsi qu’à la réouverture de l’aéroport de Kleïate.

Enfin, et surtout, il relève que le Liban manque de main-d’œuvre spécialisée. « C’est une lacune à laquelle la Fondation Safadi essaie de pallier. Nous fournissons chaque année à près de 1 000 jeunes des formations spécialisées qui devraient leur permettre de trouver des emplois », dit-il. L’ancien ministre précise aussi que la fondation essaie de donner aux Tripolitains le sens de la collectivité. Elle les a ainsi poussés à créer des comités de quartiers chargés de définir les besoins pour trouver des solutions et d’aider à une prise de conscience des droits et des devoirs. Au cours d’une réunion il y a dix jours entre lui et ces comités, Mohammad Safadi confie avoir éprouvé une grande joie en les entendant parler des droits de la femme, de l’appartenance citoyenne et autres concepts qui peuvent améliorer la vie des Tripolitains. « Mais c’est un travail de longue haleine, dit-il. En attendant, nul ne peut prendre la place de l’État. » Selon lui, Tripoli a besoin d’une action collective déterminante et sérieuse pour sortir de la crise économique et sociale dans laquelle elle se débat. La fondation qu’il a créée a d’ailleurs organisé l’an dernier au Sérail un congrès pour le développement de la ville où des projets concrets ont été proposés, mais aujourd’hui tout est suspendu à la formation du nouveau gouvernement...

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