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Moyen Orient et Monde

Les tensions entre Rohani et les conservateurs prennent le pas sur la contestation

Iran

Les deux blocs au sein du pouvoir s'affrontent sans parvenir à apporter une réponse claire à la colère populaire.

10/01/2018

La bataille publique continue au sein de l'appareil étatique iranien. Près de deux semaines après le début des manifestations qui ont embrasé plusieurs villes du pays, se soldant par la mort de 21 personnes et l'arrestation de plus de 1 000 autres, le bras de fer qui oppose les durs du régime aux « modérés » n'a toujours pas permis d'apporter une réponse claire au mécontentement populaire. Les tensions perceptibles entre les deux camps, celui du président Hassan Rohani et celui des conservateurs, ont totalement pris en otages les mouvements contestataires, allant tous deux jusqu'à les instrumentaliser. Selon les médias d'État iraniens, des manifestations de soutien aux autorités de la République islamique sont organisées quotidiennement depuis une dizaine de jours à travers le pays pour condamner les violences et les troubles ayant ébranlé le pays.

Le guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, n'a pas manqué de saluer hier « le mouvement massif du peuple contre le complot des ennemis », en accusant notamment les États-Unis et Israël d'avoir planifié les récentes protestations. Une telle « mobilisation populaire contre le complot de l'ennemi contre le régime (...) n'existe nulle part dans le monde », a déclaré M. Khamenei, dans un discours dont l'enregistrement audio a été diffusé par les médias iraniens. « L'argent est venu des riches gouvernements du golfe Persique et les exécutants étaient le groupe criminel des "monaféghine" », a-t-il ajouté, en usant d'un terme qui signifie hypocrites en persan, et qui désigne, dans la bouche des autorités, les Moujahidine du peuple, principal groupe d'opposition en exil, interdit en Iran. Le clerc a ensuite fait la distinction entre les « bons manifestants » et les « mauvais », en ajoutant qu'il y avait une différence entre « les revendications justes du peuple et les actions sauvages et destructrices de ce groupe », jugeant que « protester » pour revendiquer des droits n'avait rien à voir avec « brûler le Coran, insulter l'islam, insulter le drapeau, brûler des mosquées ».

 

(Lire aussi : Rohani : Ce serait insulter le peuple iranien que de dire que ses seules revendications sont économiques)

 

Mauvaise gestion
Dès le début des manifestations, les durs du régime ont rapidement accusé des agents de l'étranger d'avoir semé les troubles, dénonçant par la même occasion la mauvaise gestion économique du pays par le président réélu en mai dernier. Lundi, Hassan Rohani a tenu à remettre les pendules à l'heure en déclarant que les manifestations n'avaient pas eu que des questions économiques pour origines. « Ce serait déformer (les événements) et aussi insulter le peuple iranien que de dire que ses seules revendications sont économiques. Les gens ont des revendications économiques, politiques et sociales », a dit le président, cité par l'agence de presse iranienne Tasnim.

La vision de Hassan Rohani tend à baser la légitimité du système non plus sur l'idéologie, mais sur le bien-être socio-économique de la population, à la manière du modèle chinois, explique Vincent Eiffling, chercheur associé au Cecri (Université catholique de Louvain), contacté par L'Orient-Le Jour. « Autrement dit, la conjugaison réussie d'un régime autoritaire avec une paix sociale, achetée grâce à une croissance économique soutenue », poursuit-il.Les contestations qui ont démarré à Machhad (Nord-Est) sont apparues comme étant l'œuvre des ultraconservateurs qui n'ont de cesse de critiquer les actions du gouvernement. Si les protestataires ont d'abord dénoncé avec colère la hausse des prix et la corruption, la crise a rapidement pris un tournant politique. Les slogans anti-Rohani ont laissé place aux slogans anti-Khamenei, un grand nombre des manifestants appelant même à sa démission.

« L'avenir du mouvement protestataire, tout comme ce qui va ressortir de l'affrontement entre le camp Rohani et celui des conservateurs sont intimement liés », précise Vincent Eiffling. Selon lui, si le mouvement venait à s'essouffler, comme il semblerait que ce soit le cas, Hassan Rohani pourrait se voir renforcé puisqu'il pourrait utiliser cette protestation populaire pour tenter d'avancer son agenda. En revanche, si les protestations venaient à rebondir, les « plus conservateurs, notamment les Gardiens de la révolution, pourraient tenter de mettre le président sur la touche », poursuit Vincent Eiffling. Hassan Rohani devra donc manœuvrer habilement face au guide suprême afin de ne pas ressortir affaibli de la crise.

 

(Lire aussi : La CIA nie toute implication dans les manifestations en Iran)

 

Succession de Khamenei
Face aux différents discours accusateurs des conservateurs envers les « mauvais » manifestants, Hassan Rohani a joué la carte de la transparence en rappelant lundi que « nul n'est en soi innocent » et que « les gens ont le droit de critiquer tout le monde ». Par un tel discours, il sous-entend ainsi que nul n'est infaillible et qu'il compte bien tirer les leçons de cette crise profonde au sein de la société iranienne, même s'il est évident que sa marge de manœuvre reste extrêmement réduite face au guide suprême. « Rohani essaie de dire aux contestataires qu'il veut faire son travail, mais qu'il y a, en quelque sorte, des éléments conservateurs au sein du système institutionnel iranien qui l'en empêchent, et qu'il faut les affaiblir. Et c'est notamment pour cela qu'il a cherché à rendre le budget public et détaillé », poursuit Vincent Eiffling.

Dans sa tentative de réponse au peuple, le président a également appelé à la levée des restrictions imposées aux réseaux sociaux utilisés par les manifestants, se montrant clairement en désaccord avec les durs du régime qui considèrent que ceux-ci encouragent le « soulèvement armé ». Alors que l'accès à Telegram est encore bloqué, M. Rohani a déclaré que « l'accès de la population aux réseaux sociaux ne doit pas être restreint de façon permanente. On ne peut être indifférent à la vie des gens et des entreprises ». Au-delà des différentes revendications économiques, sociales et culturelles, le gouvernement a mis le doigt sur un véritable conflit de générations. « Le problème que nous avons aujourd'hui, c'est la distance qui sépare les responsables d'avec la jeune génération. Notre manière de penser est différente de leur manière de penser (...). Le problème est que nous voulons que la génération de nos petits-enfants vive comme nous », a ajouté le président.

Lundi, les journaux réformateurs ont salué la décision du conseil municipal de Téhéran d'allouer un lieu public pour les rassemblements et les protestations, sur le modèle de Hyde Park à Londres. Une initiative aussitôt dénoncée par le quotidien ultraconservateur Kayhan, qui a critiqué les « prétendus réformateurs qui veulent changer la nature du problème ». « Ils ont oublié que les gens (...) ont protesté d'abord contre eux », a estimé le journal.

« La question de l'identité de l'Iran est en jeu », poursuit Vincent Eiffling. Si le guide suprême venait à lâcher du lest et « entrer dans le jeu de Rohani, il romprait avec une tradition qui est celle de maintenir un certain équilibre entre les différentes factions du pouvoir. Un pari risqué, qui pourrait diviser la classe politique, voire diviser le pays », ajoute le chercheur belge. Un autre enjeu de taille vient également se greffer au duel en cours : la question de la succession du guide suprême. « Dans l'état actuel des rapports de force au sein de la République islamique, je ne crois pas que Rohani ait énormément de chances, puisqu'il ne fait pas du tout l'unanimité », conclut Vincent Eiffling.

 

 

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Pierre Hadjigeorgiou

Khamenei: "jugeant que « protester » pour revendiquer des droits n'avait rien à voir avec « brûler le Coran, insulter l'islam, insulter le drapeau, brûler des mosquées »... Il a peut être raison mais il oublie que c'est justement en usant et abusant du Coran, de l’idéologie islamiste Fakihiste et des mosquées pour soumettre le peuple, lui brader ses libertés, le voler, le tuer, l'assassiner, le violer, en veux tu en voila, pour asseoir son pouvoir fini par mener a ces extrémismes. Rohani a raison, ce n'est plus seulement la faim qui les pousse dans la rue mais le réel besoin de changer le régime. Les gens demandaient même le retour de Pahlavi... a suivre car le compte a rebours a commencé..

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

RESULTAT EXASPERE DE LA CONTESTATION QUI COUVE ENCORE ET PEUT S,ENFLAMMER A TOUT INSTANT !

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