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Culture

Nathalie Azoulai :  J’aime mettre une loupe sur les relations humaines 

Rencontre

Entretien express au Salon du livre avec la lauréate 2015 du prix Médicis et de la Liste Goncourt/Choix de l'Orient.

07/11/2016

Son Titus n'aimait pas Bérénice (P.O.L) dépeint une femme d'aujourd'hui quittée par son amant et qui, pour trouver un certain réconfort, se plonge dans la lecture de Bérénice de Racine. Par extension, elle va s'intéresser à la vie du tragédien du Grand Siècle. Entretien express, entre deux signatures au Salon du livre francophone de Beyrouth (au stand Sored), avec l'auteure de ce roman, Nathalie Azoulai, lauréate du prix Médicis 2015 et de la Liste Goncourt/Choix de l'Orient de la même année.

En refermant « Titus n'aimait pas Bérénice », on se dit que l'histoire de rupture contemporaine, à laquelle vous consacrez à peine quelques pages, n'est en réalité qu'un prétexte à l'écriture d'une biographie romancée de Racine. Pourquoi ce détour ?
Ce n'est pas une biographie romancée, puisque je me suis glissée dans la tête, voire dans la peau de l'auteur de Bérénice, alors qu'une biographie romancée vous laisse à l'extérieur du personnage. Mon projet était plutôt de mener une enquête sur un écrivain pour répondre à certaines de mes interrogations. J'avais envie de raconter, à ma manière, ce que c'est qu'un créateur. Ses obsessions, ses visions, ses sensations qui vont être fondatrices de l'ensemble de son œuvre. Celle de Racine m'intéressait depuis longtemps. Et même si cet auteur vivait à une époque très différente de la nôtre, avec des contraintes et des enjeux qui ne sont plus du tout ceux des écrivains d'aujourd'hui, il y a des choses qui restent similaires malgré tout : le rapport à la langue, au processus formel. Mais aussi au pouvoir et à l'ambition...

Qu'est-ce qui vous fascine autant chez Racine ?
Ce n'est pas lui mais son œuvre qui me fascine. Elle m'émeut autant qu'elle m'intrigue. Parce qu'elle est très étrange, très artificielle, très à distance de nous, avec ses histoires d'empires, de reines et d'Antiquité. Et pourtant sur l'amour, la jalousie, la rivalité et toutes les pulsions de possession de l'autre, elle est très moderne. Et elle dit les choses avec une violence et une simplicité qui la préservent de tout vieillissement.

Ce livre, couronné du prix Médicis, aura-t-il été un tournant dans votre carrière littéraire ?
Oui, parce qu'il m'a offert une rencontre avec le public que je n'avais pas encore eue dans cette mesure et cette dimension. Il m'a donné une visibilité nouvelle, une confiance nouvelle et un encouragement à continuer qui est plus fort qu'avant. Même si j'aurais continué de toute façon...

Est-ce qu'il a aussi induit un changement dans votre inspiration, votre écriture ou vos thèmes ?
J'ai beaucoup écrit sur la maternité, les relations amicales et affectives (Mère agitée ; Une ardeur insensée...), sur des groupes de gens ou des couples qui finissent par se séparer. En fait, je m'intéresse beaucoup à l'intimité, quand elle est travaillée par la contradiction, l'ambivalence, l'ambiguïté et finalement par la menace de séparation. Mais c'est vrai que Titus n'aimait pas Bérénice est différent. Je ne sais pas encore ce que ce roman va modifier dans mon écriture. Je suis sur un nouveau texte, mais je n'ai pas encore la distance nécessaire pour m'en rendre compte. Je sais seulement que j'aime bien mettre une loupe sur les relations humaines, sur les aspirations des individus. Et l'écriture permet de regarder vraiment tout cela de très près.

Qu'est-ce qui a déclenché en vous le désir d'écrire ?
J'ai été une enfant très solitaire, malgré une famille nombreuse. Je me suis retrouvée souvent face à moi-même, dans de nombreuses situations. Alors j'écrivais de petites histoires... Et j'y ai pris goût. Je pense que l'écriture est un goût de solitaire. Mais mon premier vrai texte, mon premier roman publié (Mère agitée, paru en 2002 aux éditions du Seuil) a été déclenché par la découverte de la maternité qui a été une espèce de séisme dans ma vie.

« Prendre un bloc de langue et tailler dedans », faites-vous dire à Jean Racine dans votre livre, est-ce que cela correspond à votre démarche d'écriture ?
Parfois, elle se rapproche de cela. Ce n'est pas toujours le cas. Mais il y a des moments où j'ai vraiment l'impression que je pose des bases, des blocs, et que je vais y revenir le lendemain, le surlendemain, pour les affiner et les ciseler en précision. J'ai d'abord comme ambition, si on peut dire, d'être aussi précise que possible sur les événements, les sentiments, ensuite j'essaie d'y ajouter de l'harmonie et du rythme.

Quels sont vos auteurs de prédilection ?
Proust, Kafka, Flaubert... Des auteurs que tout le monde aime en fait. Et parmi les contemporains, Charles Juliet. Mais, généralement, je lis assez peu. Et je lis toujours un peu en fonction de mes intérêts du moment pour l'écriture.

De laquelle des héroïnes de Racine vous sentez-vous le plus proche ?
J'ai une affection particulière pour Bérénice, mais j'aime aussi beaucoup Hermione. J'aime sa folie, sa violence, sa crudité, ses revirements... Phèdre aussi est un personnage magnifique, mais je ne me sens pas proche d'elle.

« Titus n'aimait pas Bérénice » a été plébiscité par le jury de la Liste Goncourt/Choix de l'Orient 2015. À ce titre, il a été traduit en arabe. Et la copie arabe vous a été remise hier au salon. Pensez-vous que le sujet s'y prêtait facilement ?
Je crois qu'aucune traduction n'est facile. Peut-être pour ce roman encore plus. Quel est le pays ou la langue qui va réussir à capter ce rapport au patrimoine français? Je ne sais pas. Quand mon éditeur m'a annoncé que ce roman allait être traduit en allemand, j'ai été très étonnée. Il m'a dit, en plaisantant, qu'ils vont remplacer Racine par Goethe. Mais, c'est presque cela ce qu'il faut faire...

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