Nos Lecteurs ont la Parole

Le mobile du meurtre

Karim JBEILI
OLJ
08/08/2016

La période que nous traversons est caractérisée par l'absence de retenue de la pulsion sadique. Chaque jour apporte son lot de massacres spectaculaires ou particulièrement répugnants. Il y a comme une surenchère dans l'inventivité que manifeste cette pulsion.
Les médias ont tendance à associer chaque manifestation de cette pulsion aux motivations politiques qui sont supposées la sous-tendre. C'est relativement facile quand le massacreur est musulman. On attribue alors la cause du massacre à l'intégrisme. Et toute l'horreur du crime va au crédit médiatique de celui-ci. C'est plus difficile lorsque le massacreur est musulman, mais sans lien avec l'intégrisme. On a alors parlé de radicalisation éclair. Mais l'idée frise le ridicule tellement elle est inappropriée.
Ne parlons pas de la violence politique qu'on peut imputer à la guerre comme les massacres de population en Syrie et au Yémen, ou dans une guerre moins virulente en Irak et en Afghanistan. Dans ces cas, la violence sadique peut dans une certaine mesure être motivée par le sentiment de danger ou la nécessité de survie.
Parlons plutôt des violences militaires et policières qui n'ont pas de nécessité immédiate autre que le contrôle et l'humiliation d'une partie de la population. Comme les violences exercées par l'armée israélienne sur la population civile à Gaza et en Cisjordanie, ou alors les violences exercées par la police contre les Noirs et les gens de couleur aux États-Unis. Il y a là des crimes quotidiens qui ne sont motivés par aucune nécessité autre que la facilité qu'il y a à les commettre et l'impunité totale qui les sanctionne. Ces crimes sont très médiatisés et représentent des tentations très grandes pour le commun des mortels à les imiter ou à « se venger » par un crime comparable.
Bref, la pulsion sadique est devenue très à la mode. De plus en plus de gens veulent y goûter et préparent leur coup en silence en attendant de pouvoir l'exécuter avec éclat.
Dans cette atmosphère d'ébullition, des violences mineures peuvent avoir un effet de frustration très important. Celles, par exemple, qui concernent le faciès, le nom étranger ou la tenue vestimentaire. La laïcité fanatique qui prédomine actuellement dans le monde francophone accumule les vexations contre les non-conformes et peut provoquer des poussées de sadisme vengeur.
Dans l'assassinat d'un prêtre en France, il y a sûrement cette tentation de la jouissance de tuer qui est une des motivations du tueur. Mais au-delà de la jouissance de tuer, il y a le prestige que donne le martyre pour une cause. Et il semble bien que la cause dont il est question cette fois soit la cause islamiste.

Contrôle de la sexualité et de la violence
Il faut donc que le ou les tueurs s'intègrent dans une certaine logique, celle des attentats daechiens. Il faut comprendre cette logique parce qu'elle est très nuancée. La logique de l'attentat daechien est certes une logique de violence et d'escalade de la violence. Mais vu le peu de moyens des assassins, l'escalade ne peut pas avoir lieu sur le plan quantitatif. Elle s'opère plutôt sur le plan qualitatif. C'est à dire que c'est la variété des espaces et des moyens par lesquels peut s'exercer la violence qui compte, et non la quantité de ces moyens. C'est pour cette raison que les attentats daechiens jouent beaucoup sur la surprise. Ils frappent toujours là où on les attend le moins.
Cela fait partie des tactiques de guérilla, mais appliquée au domaine de la sécurité publique. Il faut sans cesse que le citoyen moyen soit inquiet de voir surgir un attentat partout où il se trouve. Le citoyen continuellement inquiet va se trouver polarisé par Daech dans toutes ses préoccupations quotidiennes. Cela est la tactique terroriste ordinaire, comme l'ont pratiquée el-Qaëda ou les organisations terroristes juives pour faire fuir les Palestiniens.
Mais Daech ajoute à ce terrorisme classique une dimension supplémentaire, celle de libérer les pulsions sadiques en démontrant publiquement qu'il y a jouissance à tuer, à torturer ou à réduire en esclavage. Daech mène une guérilla contre le citoyen ordinaire, mais de plus, et c'est l'aspect qui le différencie d'el-Qaëda, il détruit le modèle psychique traditionnel du contrôle de la sexualité et de la violence. Il y a chez Daech un raffinement sadique qui fascine les jeunes et les moins jeunes. Un peu comme le faisait la génération beatnik pour la sexualité.
Il s'agit de pousser toujours un petit peu plus loin les limites du contrôle de la violence. L'égorgement, la décapitation, brûler dans une cage, mettre des femmes en esclavage, les vendre, précipiter les homosexuels du haut d'un immeuble. Bref, Daech déploie des trésors d'imagination pour tuer. Récemment, et profitant de l'affaiblissement notable du régime de Sissi en Égypte, ils se sont lancés dans le ramassage du capital politique des Frères musulmans. Ils se sont lancés dans une campagne antichrétienne qui rencontre un certain succès. Récemment, ils ont assassiné un prêtre copte d'une façon suffisamment spectaculaire pour attirer les anciens Frères musulmans et, surtout, réveiller leurs ardeurs refroidies.
L'assassinat du prêtre français n'est donc pas une première. Il y a cependant un pas de plus cette semaine en ce que le prêtre était en train de célébrer la messe, ce qui augmente le niveau de profanation. Il y a de plus en Égypte une campagne contre la construction des églises qui fait un peu écho aux menaces qui pèsent de temps en temps sur les mosquées de Jérusalem. Que le meurtre ait été commis dans une église désigne aussi le bâtiment comme susceptible d'être profané et éventuellement détruit.
Le meurtre du prêtre dans l'église de Saint-Étienne-du-Rouvray durant une célébration appartient à une logique d'escalade qualitative sans nécessairement que cette escalade soit parvenue à son sommet ni à son terme.

Karim JBEILI

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