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Fifi Abou Dib

La Bohême
02/09/2010
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Tout à coup, la France fait rapatrier ses Rom. Comme si les Rom avaient une patrie. Les Rom, tout le monde le sait, viennent de nulle part et ne possèdent rien. Il n'est pas de pays qui n'ait les siens. Ai-je envié, dans mon enfance, l'élégance de ces jeunes bédouines au visage tatoué, vêtues de haillons aux couleurs éclatantes, allant pieds nus sur les cailloux, dans la boue, sur l'asphalte, sans douleur ni gêne apparente. Les tribus plantaient leurs tentes à l'entrée du village de montagne où nous ne venions que pour les vacances. Bien sûr, leur présence faisait désordre. Les eaux usées à proximité du campement, les monticules d'ordures, les bêtes sans lesquelles il leur était inconcevable de se déplacer ne sentaient pas la violette. Mais ils prêtaient volontiers leurs bras pour un salaire modeste, et cela convenait à tout le monde. Nos Rom à nous ne venaient pas de Roumanie ou d'Égypte comme on le dit des Gitans. On les appelait curieusement « les Arabes ». Par cette appellation, nous leur concédions une identité proche de la nôtre, puisque arabes nous l'étions aussi. En revanche, par ce mot qui n'avait pas le même sens que celui que nous utilisions pour nous-mêmes, nous les tenions à distance.
Ils avaient quelques instruments de musique, des tambours énormes qu'ils rafraîchissaient à grande eau quand la peau se rétractait sous les coups, des tambourins, des rababa, violes carrées à corde unique, des flûtes taillées dans des roseaux. Au milieu du bruit que tout cela produisait, on avait beau essayer, il était impossible de détecter le moindre soupçon d'harmonie. De pur tapage, leurs fanfares étaient le son même de la joie rustique. En revanche, quand ils se piquaient de chanter, bédouins et bédouines vous arrachaient l'âme de refrains poignants et de poèmes sublimes, glanés au fil de leurs errances.
Aujourd'hui encore, les enfants, lâchés sur les places, s'agrippent à vos vêtements, tracent autour de vous des cercles, reculent et se rapprochent selon la chorégraphie millénaire de la mendicité. Sortez un billet, il en accourra une dizaine dont vous ne soupçonniez même pas l'existence. Oui, c'est lassant, cette agression sans violence dont on est menacé à tous les coins de rue. Curieux peuple qui ne sait jamais de quoi son lendemain sera fait, mais dont l'un des grands talents consiste à deviner votre avenir. Ils cueillent le jour sans se pencher. Ne possèdent rien. Attendent tout de vous. Vous rendent bons et c... ou mauvais et hargneux, mais se fichent souverainement de vos colères, c'est leur force. Où et comment rapatrier cet éternel casse-tête de la misère quasi volontaire ? Rapatrie-t-on les moineaux ?


Réactions des internautes à cet article

- Bohémiens en France, arabes au Liban toujours dans le cadre traditionnel et tribal qu'ils ont toujours connu et ce nouveau mode de vie sédentaire à la fois attrayant et angoissant, nos bédouins sont presque les seuls qui jouissent encore de cet univers de liberté, lâchés dans la nature à l'ironie du soir sans toit et sans identité.
Nazira A. SABBAGHA


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