Liban

État des lieux de la situation sécuritaire : entre appréhensions exagérées et capacités sécuritaires inhibées

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Par Sandra NOUJEIM | 04/02/2012


Sécurité L’inquiétude des citoyens pour leur sécurité est de prime abord démentie par des chiffres moins alarmants que prévu, mais elle demeure attisée par les preuves d’une mainmise des partis sur le travail des agents de sécurité.

Entre doléances occultées et affaiblissement des institutions, un sentiment d’insécurité morale et matérielle s’installe inévitablement, dans un contexte régional de plus en plus incertain. Ce sentiment est moins la conséquence d’une conviction basée sur des chiffres et sur leur interprétation, que d’une impression, nourrie au fil des faits et méfaits quotidiens communiqués par les médias.
Certains de ces méfaits, notamment au cours de l’année dernière, reflètent la résurgence d’une nouvelle forme d’homicides (les crimes en série entre Sin el-Fil et Nahr el-Mott), ou trahissent une certaine facilité à les commettre (le meurtre de la jeune Myriam Achkar à l’entrée d’une église à Sahel Alma), que le tissu social libanais avait toujours paru apte à éviter.

Parallèlement à ces formes de violence, les vols semblent pulluler. Il y a quelques jours, deux nouveaux cambriolages ont été enregistrés, visant un commerce de jouets à Dbayeh, dont la caisse a été dérobée, et une église à Jal el-Dib, dont la boîte eucharistique a été vidée. Comme à l’accoutumée, les agents des Forces de sécurité intérieure (FSI) ont accouru sur les lieux, levant les empreintes digitales et entamant dans les plus brefs délais les poursuites. Si celles-ci finissent souvent par aboutir à l’arrestation des coupables, elles ne réussissent pas à interrompre la série de vols similaires. Pourtant, les statistiques fournies par les FSI (voir tableau ci-contre) ne font pas état d’une hausse du taux de criminalité (à l’exception des cas de vol de véhicules).
Quelle est donc la part réelle du sentiment d’insécurité global ? Quels sont les efforts effectifs fournis par les services concernés, notamment les FSI, pour l’apaiser ?

Politisation de la peur
Selon une source proche du dossier, « c’est précisément l’insécurité manifeste dans la région qui se répercute, sciemment ou pas, sur l’attitude des citoyens libanais, déclenchant ce sentiment d’insécurité, qui n’est que la projection de leurs propres appréhensions ». Si cette source reconnaît que celles-ci se traduisent chez certains par une intime conviction de pouvoir commettre un crime et de s’en tirer, elle insiste sur « l’impressionnante vitesse avec laquelle les poursuites sont engagées ». C’est ce qui aurait permis d’ailleurs d’arrêter les auteurs des vols du restaurant KFC à Saïda, ou le règlement de l’affaire des voitures incendiées dans la même ville, ou encore la réussite de l’enquête dans l’affaire du vol de l’archevêché grec-orthodoxe de Beyrouth (trois personnes arrêtées, un chiite, un sunnite et un chrétien), ainsi que les cambriolages réitérés des pharmacies, dont le motif des auteurs s’est avéré être la recherche de stupéfiants. Néanmoins, cette rapidité des poursuites ne suffit pas pour contrebalancer des mesures dissuasives précaires.

Faibles mesures de dissuasion
« Nous repérons constamment des inconnus qui errent dans les quartiers résidentiels, comme pour préparer un cambriolage », affirme une habitante d’Achrafieh. Une jeune femme qui a toujours vécu à Barbir (Tarik Jdidé) déplore, quant à elle, les risques de harcèlement qu’elle affronte en rentrant chez elle le soir, ou même en sortant faire de la marche, seule, dans le terrain vague avoisinant. Plus grave encore est le fait que même la présence d’un agent des FSI, qui pourrait se trouver dans le quartier, ne saurait la rassurer, « loin de là ». Face à ces bribes de réalité, de plus en plus récurrentes dans les conversations quotidiennes des citoyens, la source citée ne cache pas « les faiblesses dont souffre l’institution des FSI, liées principalement à un manque d’effectifs et de ressources ». Toutefois, elle tempère ces réserves en évoquant notamment « la présence de patrouilles, qui ratissent sans interruption les rues ». Et d’ajouter : « Cette surveillance est parfois assurée en voiture civile, ce qui explique le fait que les citoyens ne la repèrent pas. »
La même source révèle également des solutions mises en place afin de pallier au déficit quantitatif, « en tablant sur la qualité du rendement ».
C’est dans ce cadre que s’inscrit la plus récente mesure de réforme annoncée au sein des FSI : la mise au point d’un code de conduite destiné aux agents du service. Lors de son lancement au cours du mois dernier, le directeur général des FSI, le général Achraf Rifi, avait expliqué que ce document détaille la mission des FSI sur tous les plans et définit leurs obligations, tout en organisant leurs relations avec les individus. De son côté, le Premier ministre Nagib Mikati n’a pas manqué de rendre hommage à cette occasion aux services de sécurité, « qui ont prouvé leur efficacité au niveau du maintien de la sécurité, sans discrimination aucune ».

Considérations politiques
Constamment salués par les responsables, les services de sécurité font face toutefois à un terrain qui est raidi par les interventions politiciennes, conditionnées par des partis pris, ou des intérêts que les agents de sécurité ne peuvent surpasser. « Nous recevions constamment des appels de nos propres supérieurs, qui nous demandaient de laisser tomber une affaire à la demande de telle ou telle force de facto », confie un agent ayant servi au Liban-Sud. L’existence d’îlots sécuritaires ralentit le rendement, sinon la motivation même des agents. Le gouvernement actuel a beau insister sur la nécessité de préserver la sécurité, ses composantes peinent à s’entendre sur les moyens de mettre en œuvre cet enjeu et encore moins sur sa signification. Ainsi, l’enlèvement il y a une semaine d’un joaillier dans le village de Taliya (Békaa) par des inconnus réclamant une rançon de 200 000 dollars a placé les agents des FSI devant une situation qui rappelle l’enlèvement il y a deux mois du propriétaire de LibanLait Ahmad Zeidan, par trois Libanais et un Syrien. Cette affaire a fini par être réglée par l’armée, non sans l’intervention du président du Parlement Nabih Berry.
Dans certains cas, en outre, la dimension politique est saillante. L’affaire du rapt des Estoniens en est un exemple. Insinuant que les FSI avaient les éléments leur permettant de récupérer les Estoniens, la source précitée invoque une impossibilité matérielle à mener cette opération. La poursuite des personnes directement impliquées dans le rapt a toutefois affermi l’autorité qu’incarne ce service sécuritaire. Sauf que celui-ci n’a pu mettre la main sur les commanditaires de l’opération.

Solutions
Si chaque agent des FSI, à l’instar de tout cadre dans une institution publique, se heurte tôt ou tard à quelque volonté qui le dépasse et absorbe ses efforts, force est de relever que c’est moins l’échec de son action que la démotivation que cet échec déclenche, qui est fatale aux institutions. Alors que la source citée déplore les jugements trop faibles émis par les autorités judiciaires dans certains cas, un autre observateur préfère mettre l’accent sur la responsabilité même de l’institution qui encadre ses agents. « Le manque d’effectifs est un éternel grief, partagé par les forces de sécurité de tous les pays », affirme-t-il. « C’est la motivation de chaque agent qui doit y pallier, et cette motivation provient de la clarté et de la rigueur des plans à exécuter, mais surtout du système sérieux de récompenses et de sanctions en fonction du travail accompli », ajoute-t-il, en insistant sur « le soutien que l’institution doit fournir à l’agent dans son action, afin de le préserver des pressions exercées par les parties influentes ». C’est précisément là le principal défi face à l’affermissement de l’État de droit, un défi qui relève plus que jamais d’initiatives courageuses, assumées par des individus motivés, au nom d’institutions qui peinent parfois à les protéger.

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